Reportages

Jeunes en péril

Chaque semaine, trois jeunes Québécois se tuent sur les routes. Paul Arcand a cherché à comprendre. Parce qu’il a deux fils? Peut-être. De cet intérêt est né Dérapages. C’est lui qui a voulu en parler à Châtelaine.

Guillaume Simoneau

Qu’est-ce qui a déclenché votre intérêt pour ce sujet?
À l’été 2010, il y a eu au Québec une série d’accidents graves qui impliquaient des jeunes. C’est venu me chercher. J’ai moi-même deux fils de 22 et 25 ans, qui ont chacun une auto. Et j’ai remarqué qu’on jugeait beaucoup les jeunes. Je me suis demandé : Les 16-24 ans d’aujourd’hui sont-ils différents de ceux des années 1980 et 1990?

Et?…
Ils ne sont pas si différents de ce qu’on était. Sauf pour le rapport à l’autorité. Avant, selon les policiers, un jeune qui se faisait arrêter prenait la contravention en disant : « OK, monsieur. » Maintenant, il argumente…

Moins de gens se tuent sur les routes en général. Mais le nombre de morts chez les 16-24 ans baisse moins rapidement. En cinq ans, il y a eu 725 décès de jeunes au Québec, presque trois par semaine.

Pourquoi?
On accuse les jeux vidéo : « Les jeunes pensent qu’ils ont plusieurs vies. » Mais non! Ils le savent qu’ils peuvent se tuer et en tuer d’autres.

Il y a la consommation d’alcool. Les jeunes ne boivent pas tous les jours : ils « virent des brosses ». Comme ils ont peu d’argent, avant de sortir, ils prennent deux ou trois Red Bull, des shooters, de la bière… Et les messages de la Société de l’assurance automobile du Québec ne « passent » pas. Un jeune m’a dit : « Leurs partys, ça ressemble pas aux miens. » Moi, j’ai voulu montrer les conséquences des accidents à partir d’histoires vraies.

Comment vous y êtes-vous pris?
Je suis allé à Drummondville le matin où quatre gars s’étaient tués à cause d’un excès de vitesse lié à l’alcool. Dans de tels cas, les médias se garrochent, publient des photos des jeunes une bière à la main. Les gens se disent : « Bon, quatre fous qui ont eu ce qu’ils méritaient! » Ils pensent : « C’est des caves, mon enfant n’est pas comme ça » et ça les rassure. Mais ce n’étaient pas des fous, c’étaient des gars qui aimaient s’amuser, qui étudiaient, qui travaillaient la fin de semaine.

J’ai rencontré les parents pour leur expliquer ma démarche. Puis j’ai attendu que la poussière retombe. Je suis retourné à plusieurs reprises.

Quelle est la réaction des jeunes quand on aborde ce sujet?
Ils se méfient. « On sait ben. Quand c’est un vieux qui roule vite, c’est qu’il est pressé. Quand c’est un jeune, c’est un fou. » Avec la police, on en a intercepté qui filaient à 160 km/h. Après remise de la contravention, je jasais avec eux. Certains me disaient : « C’est con ce qu’on a fait, mais c’est plus fort que nous. » Le mot qui revient tout le temps, c’est « adrénaline ». Combien de fois j’ai entendu : « Quand j’étais jeune, j’ai fait le con mais, là, c’est fini! » À 18 ans, ils se considèrent comme des conducteurs d’expérience!

Et ils sont impitoyables face aux mauvais conducteurs, ils estiment qu’on devrait les punir, que les règles ne sont pas assez sévères pour les fous du volant.

Ils sont remplis de contradictions. L’un d’eux m’a dit : « On n’est pas des caves, on est responsables. Quand on sort, c’est toujours le moins chaud qui conduit. » Je l’ai regardé : « Le moins chaud? »

Quelle est la solution?
Il n’y a pas de recette magique. Au cours des dernières années, on a resserré les lois au Québec – tolérance zéro pour les 21 ans et moins à partir du 15 avril 2012… Le permis de conduire comporte beaucoup plus de restrictions. Et les parents ont un travail à faire. On a commandé un sondage sur la façon de conduire des 16-24 et celle de leurs parents. Leur comportement au volant a effectivement une influence sur celui de leurs enfants.

Pour les parents, dites-vous, la question de l’auto est délicate à gérer.
Nous voulons que nos jeunes soient autonomes, qu’ils soient responsables au volant, qu’ils ne montent pas avec n’importe qui. Mais à quel âge doit-on leur donner un permis? À quel âge ont-ils la maturité requise? La question n’est pas simple, mais on a tendance à y répondre de façon simpliste : « Mon enfant a 16 ans, tous ses amis conduisent, je vais l’aider à s’acheter une auto. » On pense que plus tôt ils vont conduire, plus tôt ils vont apprendre. Ce qui n’est pas vrai, selon les chercheurs.

Que devrait-on faire alors?
Poser plus de questions. « Tu veux avoir ton permis, pourquoi? Comment devrais-tu avoir accès à l’auto au début? » Un permis de conduire, ce n’est pas juste une récompense, c’est un droit qu’on accorde. Il faut discuter de la place qu’occupe l’auto, des raisons d’en posséder une.

En ville, c’est facile de se passer d’une voiture. Mais quand tu as 16 ans et que tu habites à Saint-Nicéphore, c’est le seul moyen d’aller veiller à Drummondville ou de se rendre au cégep. Quand on fait le débat sur l’âge du permis de conduire, on a tendance à oublier cette réalité.

Il faut s’entendre sur les conditions. Doivent-elles être liées aux résultats scolaires ou à la capacité de payer l’essence? Les jeunes devraient-ils appeler à la maison à 3 h du matin? Devrait-on garder les amis à coucher après un party?

Dans votre film, vous évoquez des solutions proposées ailleurs…
En Ontario, par exemple, la permission de faire monter des passagers est graduelle. Au cours des six mois qui suivent l’obtention d’un permis, on a droit à un passager de 19 ans ou moins, puis à deux, puis à trois… Dans les pays scandinaves, la première question qu’un jeune se pose, c’est comment il va payer son cours de conduite, qui coûte beaucoup plus cher qu’ici. En Amérique du Nord, c’est comment il va payer son char…

Vos fils ont-ils vu le film?

Oui, et le plus jeune a participé à la recherche. L’histoire de Mikaël les a bouleversés. Il était passager et a subi un traumatisme crânien. Aujourd’hui, il est en fauteuil roulant. C’est le témoignage qui marque le plus les gars, incluant les miens! Un jeune de leur âge qui dépend totalement des autres, et dont les parents ont dû décider si on le gardait en vie ou pas… Il y a aussi Claudia, une belle fille de Ville de Mont-Royal qui avait du fun. Un an après l’accident, elle a encore des séquelles. Chacun peut s’identifier à un « personnage ».

Est-ce que cette aventure a changé quelque chose pour vous?
Ma façon de conduire! Je suis plus conscient, plus aux aguets.

Après chaque journée de tournage, j’appelais mes fils : « Prends un taxi, appelle-moi. » Ils me trouvaient parano! On sait que ça peut arriver et à quel point on a été chanceux jusqu’ici, malgré toutes les folies qu’on a pu faire. La mère d’une victime m’a dit : « On en a fait des niaiseries, on a conduit avec les facultés affaiblies. C’est comme si nous avions épuisé notre banque de chance. Quand le tour de mon fils est arrivé, elle était vide. »

Croyez-vous que Dérapages va sensibiliser les jeunes?
Les retombées sont difficiles à évaluer. Mais déjà, sur YouTube, la bande-annonce a obtenu près de 300 000 clics. Et, dans les commentaires, les jeunes se répondent. C’est un peu ça l’idée : « Le film relate ce que j’ai vu pendant un an et demi, et c’est à vous de poursuivre la discussion. »

Dérapages, en salle le 27 avril.