Technologie: enfants accros, parents désespérés

Bébés comme ados pitonnent à qui mieux mieux sur les bidules électroniques. Faut-il y mettre une limite?

 

Le petit dernier préfère les jeux vidéo aux soupers en famille, sa grande sœur nous harcèle pour obtenir un téléphone cellulaire – intelligent svp ! – et, pour avoir des nouvelles de notre ado, il est nécessaire de nous abonner à son compte Instagram… Bienvenue dans la famille du 21e siècle !

Un bambin sur trois apprend désormais à utiliser une tablette numérique ou un téléphone intelligent avant de pouvoir parler, selon une étude américaine. Et durant leurs heures de loisirs, les jeunes Québécois de 12 ans et plus passent en moyenne 23 heures par semaine devant un écran d’ordinateur, un téléviseur ou un jeu vidéo.

Des scientifiques sonnent l’alarme. Ces comportements, jugent-ils, mèneraient à des troubles du sommeil chez les enfants et augmenteraient leurs risques de souffrir de problèmes d’attention, d’anxiété ou de dépression. Sans parler de l’embonpoint, voire de l’obésité, qui résultent de ces loisirs passifs.

Alors, au banc des accusés, la techno ? Pas si vite ! Car d’autres recherches avancent que, lorsqu’elles sont utilisées avec discernement, les technologies numériques peuvent stimuler les fonctions cognitives. Encore faut-il encadrer son enfant. Voici quelques conseils d’experts.

Enfants-Techno
Photo : Stephen Morris / Stocksy

Combien d’heures par jour les enfants peuvent-ils passer devant un écran ?
Selon la Société canadienne de pédiatrie, les petits de moins de deux ans ne devraient pas du tout être exposés aux écrans. De deux à quatre ans, la limite est fixée à une heure par jour. Après quatre ans, à deux heures par jour.

« Ces normes ne sont pas basées sur beaucoup de recherche scientifique », regrette André H. Caron, prof au Département de communication de l’Université de Montréal et auteur du livre Les enfants et leurs écrans. « Elles avaient été établies pour la télé et ont été étendues aux écrans sous toutes leurs formes. Mais lorsqu’un jeune discute avec ses grands-parents par Skype ou joue sur une tablette électronique en tandem avec sa petite sœur, c’est bien différent de ce qui se passe quand il regarde la télé. »

Il est vrai que, entre zéro et deux ans, les enfants acquièrent des habiletés sensorimotrices et doivent, à cette fin, toucher, manipuler, sentir… Autant de choses qui ne sont pas possibles devant un écran. « J’ai beaucoup de mal avec le principe de tolérance zéro, dit le professeur. Un poupon qui passe 15 minutes devant la télé ne va pas finir idiot. » Surtout si sa mère profite de ces minutes pour faire une pause salutaire pour sa santé mentale !

André H. Caron fait valoir que certaines applications pour les tablettes sont inter-actives : elles amènent les petits à faire bouger des images avec leurs doigts et s’adressent à leur créativité. Rien ne prouve qu’un jeu comme Minecraft – qui ­permet de construire des villes – soit moins bénéfique pour le cerveau que des blocs Lego.

La neuropsychologue Francine Lussier croit aussi qu’il faut relativiser les normes de la Société canadienne de pédiatrie. « L’impor­tant, c’est de varier les types d’activités, pour développer à la fois le corps et l’esprit », dit-elle.

En France, l’Académie des sciences refuse de préconiser une interdiction des écrans, même aux tout-petits. Selon ses experts, on peut introduire les écrans dès le plus jeune âge, dans la mesure où l’on prend soin d’expliquer aux enfants ce qu’ils voient et entendent. Il faut aussi restreindre le plus possible l’exposition passive aux écrans, comme le temps passé devant la télé.

Comment la technologie transforme-t-elle le cerveau ?
« La vérité, c’est qu’on ne le sait pas », répond la neuropsychologue Francine Lussier, qui a œuvré plus de 40 ans auprès des enfants au Centre d’évaluation neuro­psychologique et d’orientation pédagogique (CENOP), à Montréal. Elle signale qu’aucune étude scientifique n’a démontré que les heures passées devant Facebook ou une Xbox, par exemple, modifiaient l’organisation des neurones. « Certains jeunes qui sont fanas de jeux vidéo peuvent devenir momentanément anxieux ou hyperactifs, mais ça varie beaucoup d’une personne à l’autre et plusieurs ne ressentent aucun effet négatif, dit-elle. L’impact n’est peut-être pas tant lié à la technologie comme telle qu’au tempérament des petits, à leur santé ou au climat familial. »

La technologie n’est pas nocive en soi, d’après elle. Elle devient problématique lorsqu’elle monopolise l’enfant et l’empêche de se consacrer à d’autres activités. Ou encore, quand les parents s’en servent pour se dégager de leurs responsabilités.

À quel âge le téléphone cellulaire ?
« Il n’y a pas d’âge magique. Ça peut être 10 ans, 14 ans, ou pas de cellulaire du tout. Il faut connaître son enfant et, surtout, ­établir des règles », répond la consultante en éducation Alissa Sklar, qui donne des conférences sur les nouvelles technologies à des professeurs, des parents et des élèves. Elle a pour sa part acheté des téléphones à ses jumelles lorsqu’elles ont commencé à prendre les transports publics, à l’âge de 12 ans. Ses filles avaient l’obligation de garder leur téléphone chargé en tout temps et de répondre prestement aux appels ou aux textos de leurs parents. Elles devaient aussi éteindre ou laisser leur appareil dans une autre pièce pendant les repas en famille. « Si elles enfreignaient les règles, je confisquais le téléphone, dit-elle. L’accès à la technologie est un privilège, non un droit. »

Francine Ferland, professeur émérite en ergothérapie à l’Université de Montréal, partage cet avis. « Il ne faut pas céder aux pressions des ados qui ont l’impression d’être les seuls au monde à ne pas avoir de téléphone intelligent, dit-elle. Cela doit avant tout répondre à un besoin. Un appareil qui ne sert qu’à prendre les appels et les textos, ça peut très bien faire l’affaire. »

Doit-on être « ami » avec son enfant sur les réseaux sociaux ?
« Certainement », affirme Alissa Sklar. En principe, les réseaux sociaux comme Instagram ou Facebook interdisent l’accès aux enfants de moins de 13 ans. Évidem­ment, il est facile de contourner la règle en trichant sur son année de naissance. « J’ai laissé ma cadette ouvrir un compte dès l’âge de 11 ans, dit Alissa. À 13 ans, les jeunes ont déjà l’impression qu’ils savent tout, alors qu’à 11 ans ma fille acceptait volontiers que je l’encadre. Ça m’a permis de lui enseigner les comportements éthiques en ligne, par exemple de demander la permission des gens concernés avant de télécharger une photo d’eux. »

La petite devait notamment permettre à sa mère de consulter son compte avec elle de temps à autre et régler tous ses paramètres en mode « privé » pour éviter les regards indiscrets. Peu à peu, Alissa a accordé plus d’autonomie à sa fille pour naviguer sans supervision.
« Plusieurs parents sont intimidés par la technologie. Ils ne savent pas comment configurer un compte Instagram, par exemple. Il ne faut pas hésiter à plonger ! Demandez à votre enfant de vous aider. Vous apprendrez sur son univers et, du même coup, vous pourrez lui transmettre quelques principes de prudence. »

À lire: Les enfants, dépendants des écrans?

Passer son temps libre à décapiter des ennemis virtuels rend-il violent ?
Aucune recherche scientifique ne l’a encore démontré. « Selon certaines analyses, les jeux vidéo pourraient favoriser l’agressivité chez les joueurs pendant les 20 minutes qui suivent la partie, mais ils n’en font pas pour autant des individus violents », explique Francine Ferland, qui s’est beaucoup intéressée à l’univers du jeu chez les enfants. D’autres études suggèrent que les jeux vidéo mettant en scène des actes de grande brutalité aient banaliseraient la violence.

En revanche, certains autres amélioreraient la coordination, aiguiseraient la rapidité d’exécution, exerceraient la mémoire et la capacité de résoudre des problèmes. « Le hic, c’est qu’on ne connaît pas la qualité des jeux quand on les achète », signale-t-elle. Elle suggère aux parents de jouer à l’occasion avec leurs enfants, pour voir ce à quoi ils sont exposés.

Ce sont surtout le caractère passif des jeux et le temps que les jeunes y consacrent qui l’inquiètent. Les heures passées sur le canapé, manette en main, grugent le temps alloué à l’activité physique, essentielle à leur équilibre. Selon les directives canadiennes, les petits de un à quatre ans devraient bouger 180 minutes par jour. Ceux de cinq ans et plus, 60 minutes.

Les fabricants se sont adaptés et ont mis sur le marché quelques jeux vidéo actifs au cours des dernières années, comme Just Dance, My Coach ou Shape Up. Alain-Steve Comtois, professeur au Département des sciences de l’activité physique à l’UQÀM, les a évalués. « Ils requièrent autant d’efforts sur le plan cardiovasculaire qu’une séance de jeu en plein air ou de saut à la corde », révèle-t-il.

Ces résultats ne sont toutefois pas une excuse pour rester enfermé dans le salon ! « Les enfants ont besoin de jouer à l’intérieur comme à l’extérieur, d’alterner jeux dirigés et jeux libres, où ils se retrouvent dans leur monde imaginaire, dit Francine Ferland. C’est essentiel pour développer leur créativité. »

6 tuyaux pour aider les enfants

  • Installer l’ordinateur, la télé et les consoles de jeux dans une pièce commune et non dans la chambre de l’enfant.
  • Ne pas permettre que l’on mange ou fasse ses devoirs devant l’écran.
  • Éviter les écrans avant le coucher, car ils peuvent nuire au sommeil. À tout le moins, en régler la luminosité à 50 %.
  • Tester les applications et les jeux avant de laisser le jeune les utiliser.
  • Proposer des activités familiales. Pourquoi pas une semaine sans écran ?
  • Servir d’exemple. Comment convaincre sa progéniture de faire preuve de modération si l’on est toujours rivé à son téléphone cellulaire ou à sa tablette électronique ?

D’autres trucs pour gérer le temps passé devant l’écran à formatfamilial.telequebec.tv dans la rubrique Prenez un numéro.

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