100 % garçon? 100 % idiot!

Quand on laisse entendre aux garçons qu’ils sont efféminés parce qu’ils apprécient certaines activités, on leur fait beaucoup de tort. Et cela rejaillit sur toute la société.

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Garçon aux traits féminins dehors.

Photo: Pixabay/dw-lifestylefotografie

Chère Chantal Calais, directrice générale de Camp Académie,

Cette semaine, vous avez réagi aux commentaires négatifs concernant vos camps de jour «100 % garçons» et «100 % fillettes» destinés aux enfants de quatre à six ans, offerts à différents endroits à travers la province. Dans le camp réservé aux garçons, vous leur offrez des activités manuelles et de plein air, tandis que, dans celui réservé aux filles, vous prévoyez des ateliers de création de bijoux, de bricolage, de confection d’accessoires et de produits de beauté.

Interrogée par un journaliste du Soleil sur la teneur sexiste de votre offre, vous avez répondu que votre entreprise «n’a pas l’intention de sacrifier ses camps réservés aux gars ou aux filles au nom de la rectitude politique, pour ne pas que les enfants soient pénalisés».

Or, c’est tout le contraire que vous faites. C’est en confinant les enfants dans des activités attribuées selon leur sexe biologique que vous les pénalisez, en contribuant à leur faire croire que les travaux manuels ne sont pas pour les filles, et que le bricolage, ce n’est pas pour les garçons.

Êtes-vous vraiment à l’aise d’enseigner aux enfants que les bijoux et les produits de beauté, c’est «100 % fillette»? Des cours de coiffure, de cuisine et de posture, un coup parti? On se croirait dans une école pour futures épouses des années 1950…

Ces stéréotypes contribuent à perpétuer les inégalités. Il y en a des filles qui apprécient les travaux manuels et des garçons qui aimeraient bien, eux aussi, fabriquer des bijoux et des produits de beauté, mais qui n’oseront probablement jamais le dire en raison des préjugés tenaces que vous contribuez à perpétuer.

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Un gars c’t’un gars

Quand je dénonce votre offre de camps de jour, je ne dis pas seulement qu’elle est sexiste. Elle est également toxique pour les garçons. Toute pression à la masculinité, tout renforcement des stéréotypes est nuisible.

La semaine dernière, j’ai été invitée à participer à l’émission Cœur et croupe, durant laquelle une personnalité doit répondre aux questions intimes du public. Un homme adulte, majeur et vacciné, m’a demandé: «Je n’ai pas envie d’être un macho, un dur à cuire, de parler de hockey, des filles que j’ai baisées. J’ai le goût d’être moi-même et de ne pas cacher ma sensibilité. Comment l’accepter et la faire accepter aux autres? Comment passer par-dessus toutes les blagues et tous les commentaires sur mon manque de masculinité?»

Il n’est pas le seul. Je suis entourée d’hommes qui se débattent avec ça. Parmi eux, des gars diplômés, de professions libérales, qui ne représentent pas le cliché du travailleur de la construction bien bâti aux muscles saillants. Et pourtant, ils se posent des questions sur leur masculinité. Le sont-ils assez? Sont-ils des hommes, des vrais? Plusieurs d’entre eux ont du mal à bien identifier et exprimer leurs émotions.

Voyez-vous, c’est ça qu’on fait aux hommes, à terme, en leur apprenant durant l’enfance qu’ils doivent être «100 % garçon» dans leurs intérêts et, par extension, dans leur façon d’être. Quand on laisse entendre aux garçons qu’ils doivent être dans l’action, dans le «faire», quand on leur fait sentir qu’ils sont efféminés s’ils sont introspectifs, s’ils versent des larmes ou aiment les «jeux de filles», on leur fait du tort, beaucoup de tort. Et ce tort rejaillit sur toute la société.

Voulez-vous qu’on parle de masculinité toxique, madame Calais? Connaissez-vous ce concept? Dans les cas extrêmes, lorsqu’un homme a été complètement coupé de sa vie intérieure, il devient une espèce d’analphabète des émotions. À force d’être bridées, étouffées, celles-ci en viennent à se réduire à une seule: la colère. Vous savez comme moi que la colère engendre la violence et qu’un homme peut devenir une bombe à retardement pour sa conjointe, sa famille et sa communauté.

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Déconstruire et libérer

Au journaliste du Soleil, madame Calais, vous avez affirmé «on a beau dire qu’on est pareils, la nature a fait qu’on a un peu des intérêts différents». Vous n’êtes pas la seule à le penser. Au Québec, on a même un ministre de l’Éducation qui a déclaré: «Je suis très à l’aise avec cette vérité qu’il faut laisser les garçons être des garçons.»

Voici donc quelques faits que j’aimerais porter à votre attention et à toute personne qui serait tentée de partager vos vues.

En 2014, dans l’article Comment on fabrique les petits garçons, la journaliste Noémi Mercier rappelait que la recherche a démontré depuis belle lurette que l’on traite différemment les enfants selon leur sexe dès le premier jour de leur vie.

«À peine sont-ils sortis du ventre de leur mère qu’on décourage les petits garçons d’exprimer leurs émotions. On joue moins affectueusement avec eux. On leur fait moins la conversation. On les laisse davantage à eux-mêmes que leurs sœurs au même âge», écrit-elle.

Ainsi, bien des différences entre les hommes et les femmes que vous attribuez à la nature sont plutôt le produit de notre environnement social. Autrement dit, il n’y a rien d’inéluctable là-dedans, nous influençons le cours des choses.

Trois ans plus tard, la British Broadcasting Corporation (BBC) menait une petite expérience aussi simple que probante devant la caméra. L’équipe de la BBC News a mobilisé pour ce faire deux bébés, un garçon âgé d’environ neuf mois prénommé Edward, et une fillette d’environ deux ans prénommée Marnie, en plus de quelques adultes, qui devaient chacun leur tour jouer pendant quelques minutes avec l’un des bébés.

Le truc, c’est qu’on a interverti les vêtements des petits. Du coup, à l’insu des adultes, Edward est devenu Sophie, tandis que Marnie a été rebaptisée Oliver aux fins de l’expérience.

Et c’est là que ça devient intéressant. Les adultes, hommes ou femmes, ont systématiquement présenté les poupées, les peluches, tous les jouets qui étaient roses ou mauves à Edward (qu’ils pensaient être Sophie) et non pas les jouets contribuant au développement des habiletés motrices et la conscience de l’environnement. Ceux-là, ils les ont plutôt offerts au petit Oliver (qui était en fait la petite Marnie). Eh oui, à la petite fille déguisée en garçon, les adultes ont proposé les blocs, les outils de construction, les camions, les robots, etc.

À la fin du reportage, les adultes ont été détrompés par l’équipe de la BBC et ont été les premiers surpris de réaliser à quel point leurs agissements étaient teintés par les stéréotypes de genres, à quel point ils étaient imprégnés, qu’ils le veuillent ou non, d’une forme de sexisme latent, inconscient.

La vidéo résumant l’expérience ne dure que trois minutes et le visionnement en vaut la peine. On y rappelle au passage que – tiens, tiens! – les hommes dominent les professions scientifiques et mathématiques. L’envers de la médaille, c’est que les femmes sont majoritaires dans les emplois dits «de soins» (infirmières, préposées aux bénéficiaires, éducatrices en garderie…), nécessitant de la douceur et de l’empathie.

Ce qu’il nous faut souhaiter pour l’avenir, c’est une société d’humains complets, qui ont eu la chance durant leur enfance de développer toutes ces facettes à la fois. Notre rôle comme adultes est de viser le bien-être et l’épanouissement de tous les enfants, filles et garçons, et ça commence par faire éclater les carcans au lieu de les renforcer.

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Marilyse Hamelin est journaliste indépendante et conférencière. On peut notamment la lire dans Le Devoir, la Gazette des femmes et le magazine spécialisé Planète F. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme, publié chez Leméac.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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