Culture

Liz Plank : on ne naît pas homme on le devient

Les hommes deviennent de « vrais » hommes souvent à leur corps défendant. Dans son essai Pour l’amour des hommes, la féministe québécoise Liz Plank explique pourquoi ils devraient eux aussi dénoncer le patriarcat et les stéréotypes dont ils sont prisonniers. Châtelaine l’a jointe à New York, où elle vit depuis huit ans.

Liz Plank

Photo : Mathieu Fortin

Une phrase-choc ouvre votre essai : « Il n’y a pas de plus grande menace pour l’humanité que notre définition actuelle de la masculinité. » Que voulez-vous dire précisément ? Les stéréotypes qui entourent notre définition d’un «vrai homme » affectent non seulement les femmes, mais les hommes eux-mêmes. La société encourage inconsciemment ces derniers à adopter des comportements violents et dominants. La culture de masse érige souvent les brutes en héros, en plus de banaliser les gestes de prédation sexuelle. On enseigne également aux garçons à ne jamais montrer leur vulnérabilité. Par conséquent, ils sont surreprésentés parmi les victimes de mort par noyade, d’accidents de voiture, de meurtres et de cancers de la peau. Ils sont aussi moins susceptibles d’être éco-responsables, ce qui menace la survie de notre planète. Peu importe l’angle sous lequel on analyse le problème, la manière dont on socialise les garçons les tue.

Est-ce la faute des parents ? Loin de moi l’idée de blâmer qui que ce soit ! La société nous inculque à tous des idées préconçues qui renforcent inconsciemment cette approche discriminatoire. On fait souvent des choix éducationnels fondés sur le genre sans même s’en rendre compte. C’est le cas dans la famille, à l’école, dans les sports, au travail… Pour que ça change, la discussion devra entrer dans l’arène politique. C’est une responsabilité collective, et non individuelle.

Vous prônez la création d’un équivalent masculin du féminisme. Pourquoi est-ce important d’aborder les questions de l’égalité et du genre du point de vue des hommes ? Les femmes disposent d’outils et d’écrits qui leur permettent de réfléchir à la manière dont les stéréotypes de genre affectent leurs vies. Or, il en existe très peu pour les hommes. Oui, il faut aider les femmes à bâtir un monde meilleur. Mais ce ne sont pas elles qui ont créé le sexisme. Pourquoi serait-ce uniquement à elles de trouver des solutions pour s’en sortir ?

Il existe déjà un mouvement masculiniste. Selon vous, peut-il jouer le même rôle pour les hommes que le féminisme le fait pour les femmes ? L’égalité entre les genres profiterait autant aux hommes qu’aux femmes. Par conséquent, le mouvement masculiniste – qui dénonce les dérives du féminisme et croit aux différences biologiques entre les genres – me semble plus néfaste qu’autre chose. Toutefois, il est important de comprendre que ce mouvement et les groupes haineux qui y sont associés répondent à un vide laissé par l’absence d’une identité masculine positive. Ils donnent aux hommes un sentiment d’appartenance, en plus de représenter le fantasme de la masculinité idéale : dominer, se battre, gagner et séduire les filles. C’est un cercle vicieux.

Liz pLank

Pour le bien des garçons, il faut abandonner les stéréotypes de genre, selon Liz Plank. (Photo : Getty Images/elenaval)

Le genre serait davantage une construction sociale qu’une réalité biologique, dites-vous. La façon dont nous élevons, éduquons et socialisons nos enfants en serait responsable. Pouvez-vous développer ? Le genre n’est ni plus ni moins qu’un scénario qu’on nous impose à la naissance. On récompense et on encourage différentes attitudes chez les filles et les garçons, et ce, partout dans le monde. Comme on répète qu’un vrai homme ne pleure ni ne doute jamais, les garçons sont contraints à grandir sans apprendre à gérer leurs émotions. Or, les experts sont unanimes : la répression de ses sentiments est très dommageable. Quand on laisse nos stéréotypes de genre dicter nos façons de faire envers les garçons, on devient aveugle à ce dont ils ont besoin pour s’épanouir et réussir leur vie.

En tant que femmes, comment peut-on encourager les hommes autour de nous à entamer une réflexion sur la masculinité ? Quand je m’adresse à un auditoire adulte, je demande souvent aux parents lesquels ont déjà dit à leurs filles qu’elles pouvaient accomplir tout ce qu’un garçon peut faire. Tous, ou presque, lèvent la main. Au contraire, si je leur demande qui a déjà dit à son garçon qu’il pouvait accomplir tout ce qu’une fille peut faire, les mains demeurent en général baissées. Quand on ne permet pas aux hommes de devenir eux-mêmes, toute la société perd un potentiel immense.

Le mouvement #MoiAussi et la plus récente vague de dénonciations d’agressions et de harcèlement sexuel au Québec semblent avoir ouvert la porte à un changement de culture. Avançons-nous dans la bonne direction ? Ces mouvements ont assurément mené les hommes à une introspection. Un nombre grandissant d’entre eux réalisent que les femmes présentes dans leur vie ont probablement été victimes d’actes répréhensibles et ils reconnaissent la culture du viol. Toutefois, chaque médaille a un revers. Les débats semblent avoir donné beaucoup d’énergie aux groupes antiféministes, qui estiment que les droits des femmes menacent ceux des hommes. Je demeure tout de même optimiste. On doit souvent reculer d’un pas avant de pouvoir en faire deux vers l’avant. Ce qui est sûr, c’est qu’on avance !

Livre Pour l'amour des Hommes

Pour l’amour des hommes – Dialogue pour une masculinité positive, par Liz Plank, Québec Amérique, 384 pages.