Rachida Azdouz: entre racisme et multiculturalisme, le milieu existe

Racistes ou naïfs? Xénophobes ou moutons? Dès qu’on parle de vivre-ensemble, qu’il soit question d’immigration ou d’accommodements raisonnables, le débat s’envenime et les accusations fusent. L’entente entre les différentes communautés du Québec est-elle possible?

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Dans son livre Le vivre-ensemble n’est pas un rince-bouche, Rachida Azdouz, psychologue spécialisée en relations interculturelles à l’Université de Montréal, se place au centre du ring dans ce débat qui divise le Québec. Experte régulièrement invitée dans les médias, elle a fait partie de nombreuses tables rondes, que ce soit au sujet du niqab, de la charte des valeurs ou de l’accueil des réfugiés syriens. Elle réfléchit à la question du vivre-ensemble depuis plus de 25 ans.

Groupe de personnes multiethniques

Photo: iStockphoto/Rawpixel

Comment expliquez-vous que les discussions au sujet des relations interculturelles soient aussi polarisées?

Ceux qui mènent la discussion publique portent certainement une partie du blâme. Le débat est instrumentalisé par les politiciens et les leaders ethniques, qui disent parler au nom de toute leur communauté. Ils l’utilisent pour servir leurs motivations cachées: pour les uns, il s’agit de gagner des votes, les autres le font pour leur ego ou pour accroître leur pouvoir.

En politique, la question identitaire est une façon de se faire du capital à moindre coût. Quand on n’a pas de vrai projet de société à proposer, on polémique sur l’identité. On le voit ici, aux États-Unis, en Europe, et même dans les pays émergents. Dans la foulée du printemps arabe, les progressistes et les extrémistes religieux se sont servis du débat pour gagner les élections. Ils se traitaient les uns les autres d’obscurantistes et de colonisés.

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Du côté des leaders ethniques, ils peuvent être à la fois la solution et le problème. Parfois, plutôt que d’apaiser et d’aider leurs communautés à s’intégrer, ils soufflent sur les braises du ressentiment. À force de leur dire que les Québécois les détestent, qu’ils sont une communauté mal-aimée, ils les poussent à se replier sur eux-mêmes et à haïr, eux aussi.

 Vous parlez des États-Unis, de l’Europe, des pays arabes… Le débat identitaire est-il différent au Québec?

Rachida Azdouz

C’est certain qu’il y a un contexte sociopolitique ici qui fait qu’on n’envisage pas la question de la même façon qu’en Europe ou même en Ontario. Au Québec, la majorité francophone se perçoit comme une minorité menacée dans son pays. Ça rend toute question sur l’identité très sensible.

Il n’y a pas si longtemps, le débat portait principalement sur la protection de la langue. Jusqu’au moment où, dans les années 1990, le ministère de l’Immigration du Québec a modifié sa grille d’évaluation et ses critères de sélection pour favoriser les francophones. Cette décision a entraîné une augmentation du nombre d’immigrants maghrébins et musulmans, ce qui a fait glisser le débat de la langue vers celui sur les valeurs, donc sur la religion.

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Est-ce que nous avons tendance à trop vouloir protéger notre culture?

On fait très bien d’insister sur l’apprentissage du français, car la langue est essentielle à l’intégration. Mais lorsqu’il est question de culture, c’est différent.

La culture est quelque chose de vivant. La faire survivre ne suffit pas, il faut prôner sa vitalité. Et pour évoluer, elle doit se frotter aux autres cultures. Si on tente de la conserver telle qu’elle est, on la momifie.

La même question se pose pour les nouveaux arrivants, qui tentent de perpétuer ici leurs traditions et leur culture. S’ils se referment sur eux-mêmes en ne fréquentant que des gens de leur communauté, ils en viennent à défendre une culture qui n’est même plus celle du pays d’origine. Parce que là-bas, elle a avancé, elle a évolué.

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Comme je le dis dans mon livre, vivre ensemble, c’est accepter de perdre un peu de soi et d’acquérir un peu de l’autre, sans se perdre complètement et sans fusionner. Se frotter à l’autre, c’est s’exposer en partie à l’altération, sans toutefois avoir peur d’être abîmé ou brisé. Comme on ne gâche pas un pantalon en en faisant l’ourlet. On ne fait que l’adapter.

Pour que le débat s’élève au-dessus des insultes, vous dites qu’il y a du chemin à faire des deux côtés…

Oui. Ceux qui luttent contre le racisme ont aussi un examen de conscience à faire. Il faut éviter les amalgames. Par exemple, ce n’est pas parce que des gens s’opposent à l’augmentation des seuils d’immigration qu’ils sont forcément racistes. Bien sûr, il y en a pour qui c’est le cas. Mais d’autres désirent réduire les seuils pour mieux accueillir les nouveaux arrivants. Ils envisagent la question d’un point de vue pragmatique. Il y a même des antiracistes qui sont contre l’immigration sélective parce qu’ils jugent qu’on vide les pays en développement de leurs meilleurs citoyens, de leur matière grise. Vous voyez? On a tout un spectre.

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Mais à force de dire aux gens qu’ils sont racistes quand ils ne le sont pas, quand ils ne font qu’exprimer un point de vue légitime, on finit par les pousser dans les bras de l’extrémisme. De la même façon, à force d’accuser tous les immigrants de vouloir imposer leurs valeurs au Québec, on finit par les pousser vers le repli identitaire.

Croyez-vous qu’on arrivera un jour à vivre ensemble dans l’harmonie?

J’ai confiance aux individus, beaucoup plus qu’aux groupes. Une chose demeure: lorsqu’il est question de vivre-ensemble, on peut autant avancer que reculer. Il suffit d’une guerre ou d’un attentat, comme à New York, le 11 septembre 2001 ou au Bataclan, à Paris en 2015, pour nous faire perdre des acquis et fragiliser les relations interculturelles.

Mais le temps peut aussi faire son œuvre. Je parle dans mon livre d’une amie de longue date, une immigrante italienne. Petite, elle se faisait insulter dans la cour d’école à cause de ses origines. Aujourd’hui, elle n’en revient pas de voir que la Petite-Italie, à Montréal, est devenue un quartier hyper-branché et que l’huile d’olive se vend au prix du champagne!

Le vivre-ensemble n’est pas un rince-bouche, par Rachida Azdouz, Édito, 216 pages, 22,95 $

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