Manque de logements? Une vraie crise pour du vrai monde

C’est sûr que sur papier, 175 familles qui se sont retrouvées sans logement le 1er juillet dernier, ça semblait peu pour la grandeur du Québec. Et pourtant, il y a de quoi être préoccupé.

 

crise logement
Photo: iStock.com / Sasiistock

Petit retour en arrière… Dans un marché en équilibre, le taux de logements inoccupés atteint 3%. À la fin des années 1990, il se met à chuter si rapidement qu’il passe de 4,7% à Montréal en 1998 à 0,6% en 2001. La chute est tout aussi spectaculaire à Québec, Hull, Sherbrooke…

Trouver un logis, surtout quand on est pauvre, encore plus quand on a des enfants, devient alors tout un défi! Plusieurs n’y arrivent pas: ce qu’on appellera la « crise du logement » fait tout à coup les manchettes.

D’abord pris au dépourvu, le gouvernement du Québec mettra finalement en place des mesures d’urgence (centres d’hébergement et soutien financier). Elles serviront dès l’année suivante: seulement à Montréal, 440 ménages n’ont toujours pas de logement au 1er juillet. Deux ans plus tard, en 2004, 270 familles montréalaises vivaient le même problème… Puis, la crise s’est calmée.

Quinze ans plus tard, le taux d’inoccupation vient de replonger sous le point d’équilibre. À Montréal, il est à 1,9%. Ce qui explique qu’en date du 1er juillet 2019, 121 ménages montréalais étaient toujours en quête d’un toit. D’autres familles en manque de logis étaient recensées à Gatineau (où le taux d’inoccupation est passé de 3,8% à 1,2% en un an!), Sherbrooke, Longueuil…

Mais pas question cette fois de parler de « crise » ont dit la ministre des Affaires municipales et de l’Habitation, Andrée Laforest, et la mairesse de Montréal, Valérie Plante! Le mot « rareté de logements » leur paraissait plus approprié. Après tout, le plan d’urgence, maintenant bien rodé, fonctionne : 45 ménages ont eu droit à de l’hébergement d’urgence et le soutien financier prévu n’a même pas été entièrement utilisé, a fait valoir la ministre.

Et pourtant, c’est bel et bien la crise qui couve sous la rareté, car nous sommes dans une toute autre dynamique qu’en 2001.

D’abord parce qu’acheter est devenu hors de prix, comme le découvrent avec stupeur tous ceux qui magasinent une première maison. On reste donc plus longtemps locataires, le temps d’amasser une meilleure mise de fond.

Ensuite parce que la croissance démographique au Québec passe maintenant par l’immigration. Or, les politiques gouvernementales – c’est vrai à Ottawa comme à Québec – font en sorte que nous accueillons davantage de nouveaux arrivants que par le passé. Et comme ils ne débarquent pas avec propriété à la clé, ils s’ajoutent aux locataires de Montréal et de sa région – où, aujourd’hui comme hier, plus de 80% des immigrants et réfugiés s’installent.

Enfin parce qu’il se produit un tout nouveau phénomène:  en vieillissant, de plus en plus de gens cassent maison pour redevenir locataires. Et comme nous vivons de plus en plus longtemps, ce ne sera pas une mode passagère.

Bref, la demande de logements locatifs va rester forte.

Mais l’offre, elle, décline!

En chiffres, la construction de logements locatifs privés est en hausse, mais pas aussi vite que montent les besoins. Les familles sont d’ailleurs les grandes oubliées de ce marché, qui privilégie les petites unités. Et puis, depuis des années, bien des promoteurs misent plutôt sur la construction de condos… souvent de luxe.

S’ajoute un phénomène qui était balbutiant dans la décennie 2000 et qui est devenu omniprésent dans les quartiers centraux des grandes villes: la location d’appartements privés aux touristes. C’est maintenant le fait de multinationales comme Airbnb, ce qui retire des milliers d’appartements du marché locatif régulier. À Montréal, ce nombre s’élevait à 14 000 au printemps dernier et ça va en augmentant.

Et puis, les logements sociaux qui sont prévus chaque année par le gouvernement du Québec se concrétisent à pas de tortue.

Il faut savoir qu’au milieu des années 1990, le gouvernement fédéral a mis fin à son programme de construction de HLM qui existait depuis 1949. Québec a pris le relais en 1997, concevant un programme original, nommé Accès Logis, destiné à la construction de logements coopératifs et sans but lucratif. Initialement prévu pour cinq ans, Accès Logis a finalement été reconduit par tous les gouvernements et a permis de loger des milliers de gens à petits revenus.

Mais quel défi de faire sortir un immeuble de terre! L’encadrement financier du programme réfère à des coûts de construction datant de quelques années; les groupes communautaires qui chapeautent les projets se disputent les terrains disponibles avec les entrepreneurs privés; la gestion du programme manque de souplesse… Ce qui signifie qu’actuellement 12 000 logements dûment annoncés par les gouvernements sont toujours en attente de construction!

Quant à obliger l’entreprise privée à intégrer une proportion de logements sociaux à ses projets, comme le souhaite l’administration montréalaise, il y a tout un os: ça ne plaît pas! Certains entrepreneurs trouvent donc le moyen de contourner l’obligation, quitte à payer une amende salée…

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Je sais, cette chronique a l’air bien technique. Mais il y a du monde en chair et en os derrière ces chiffres!

Comme reporter, j’ai beaucoup couvert la crise d’il y a 15 ans. Je m’y suis retrouvée au hasard des affectations mais j’y suis restée accrochée car je réalisais soudain que tu es bien peu de choses sans une adresse: même pas possible d’inscrire son enfant à l’école!

Et puis, ne pas savoir où transporter ses pénates quand on perd son logis, devoir retourner chez ses parents ou s’entasser chez des amis, ou à l’inverse ne pas pouvoir quitter un logement qui ne convient plus (ou qui est un véritable taudis!) parce qu’on n’en trouve pas d’autre, ça se vit très mal… Bien des témoignages me reviennent en tête.

Depuis ce temps, je trouve que les gouvernements ne prennent pas le sujet assez au sérieux. Les ménages aux revenus modestes n’intéressent plus les petits propriétaires; ils se retrouvent donc trop souvent à la merci de proprios négligents, voire pire, contre lesquels les pouvoirs publics ne font pas grand-chose. Il en va aussi de la vitalité des quartiers centraux des grandes villes, qui n’ont pas à devenir le terrain de jeux des très riches et des touristes.

C’est à l’État de s’assurer que chacun a un toit sur la tête et que la mixité sociale soit préservée. Ça signifie non seulement financer davantage de projets d’habitation sociale, mais aussi les soutenir pour vrai, par exemple en réservant des terrains dans les villes et en limitant la bureaucratie pour que ça se bâtisse rondement.

L’état des lieux en 2019 doit nous ouvrir les yeux.

Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres. Son plus récent, J’ai refait le plus beau voyage, est paru aux éditions Somme toute.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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