Menstruations: oui à des serviettes et des tampons gratuits!

C’est un aspect incontournable de nos vies de femmes, mais peu abordé en public et ignoré du domaine politique… jusqu’à il y a quelques jours. Parlons donc des menstruations!

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Photo: iStock.com / nensuria

Quand j’ai vu la nouvelle, j’ai d’abord levé le sourcil. Hein, obliger des employeurs à fournir gratuitement des produits d’hygiène féminine?

Au début mai, la ministre fédérale de l’Emploi, du Développement de la main-d’œuvre et du Travail, Patty Hajdu, a en effet fait paraître dans la Gazette du Canada un avis d’intention qui modifierait en ce sens le Code canadien du travail. Les travailleuses assujetties à ce Code – qui couvre les banques, les aéroports, les télécommunications, la fonction publique et parapublique fédérale et la Gendarmerie royale du Canada – sont au nombre de 480 000. Mais celles-ci n’ont rien demandé: l’idée émane de la ministre elle-même.

N’importe quoi! a aussitôt réagi avec férocité Maxime Bernier, député aux Communes et chef du Parti populaire, qui s’est ensuite déchaîné sur les réseaux sociaux et en entrevue. Une moquerie qui a trouvé des échos dans le public.

C’est précisément parce qu’elle était ridiculisée que la proposition m’a fait réfléchir.

Dans sa dernière entrée de blogue sur le site de Châtelaine, ma collègue Marilyse Hamelin soulignait, à juste titre, qu’il est grand temps que la parole, les œuvres, le travail, les rêves, les préoccupations des femmes soient «considérés comme légitimes, pertinents et universels, au même titre que ceux des hommes».

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Or s’il y a un état que nous partageons toutes, c’est bien d’avoir des règles tous les mois. Que c’est curieux de taire ou de marginaliser ce qui nous concerne universellement!

Justement, le Code fédéral du travail prévoit que les employeurs doivent fournir gratuitement des «installations sanitaires et personnelles». Ça se traduit par des toilettes, du papier de toilette, de l’eau, du savon et de quoi se sécher les mains.

S’ajoute toutefois à cette courte liste un élément bien masculin: des urinoirs! Comme le souligne la ministre Hajdu, ça ne profite aucunement aux femmes et les messieurs pourraient s’en passer. Pourtant, les employeurs n’hésitent pas à offrir cet «extra».

Pour les besoins féminins, c’est autre chose: il faut compter sur la débrouillardise. «Zut, mes règles commencent plus vite que prévu et je n’ai ni tampon, ni serviette!» Vite, se tourner vers la chum, la collègue, la voisine: «aurais-tu…»

Que celle à qui ça n’est jamais arrivé lève la main! Personne? C’est ce que je disais: problème universel. Rien à voir avec une affaire de femmes mal organisées, comme l’avance le député Bernier.

André Picard, chroniqueur spécialisé dans les questions de santé au quotidien The Globe and Mail, citait à ce propos un sondage mené aux États-Unis qui indique que 86% des Américaines se sont déjà retrouvées menstruées en public ou au travail sans avoir sous la main «l’équipement» requis, ce qui leur a causé anxiété et embarras.

Eh oui! On craint la fuite qui nous fera rougir – c’est le cas de le dire! – de honte. Des artistes féministes, ces dernières années, ont beau avoir utilisé le sang menstruel dans leurs œuvres, son acceptation dans la vie de tous les jours reste totalement impensable!

Les hommes ne peuvent même imaginer ce que cela signifie alors que pour les femmes, c’est extrêmement concret.

En 2015, la joueuse de tennis britannique Heather Watson avait expliqué en conférence de presse qu’elle avait mal joué à cause de ses menstruations. Oh! le bruit fracassant d’un tabou qui tombe! Qu’avait-elle dit là?

Des reporters avaient toutefois profité de sa déclaration pour interroger d’autres athlètes féminines, elles-mêmes à la fois surprises et soulagées que le sujet puisse être discuté. Oui, disaient-elles, on peut perdre une compétition pour cette raison, même s’il faut garder ça pour soi: même les coachs ne veulent pas en entendre parler. Évoquer une gastro passe mieux!

Depuis, le sujet revient de temps en temps. En 2017, le journal sportif français L’Équipe, au lectorat massivement masculin, y avait consacré un dossier de huit pages où quelques athlètes avaient accepté de prendre la parole. Elles avaient évoqué les crampes, le manque d’énergie, les maux de tête…

Mais surtout, elles ont parlé du cauchemar de la tache: le rouge sur le pantalon blanc d’une escrimeuse ou sur le costume de tennis, obligatoirement blanc à Wimbledon.

Citons ici l’ex-joueuse belge Sabine Appelmans: «Je me souviens encore de matchs lors desquels j’allais m’asseoir et je vérifiais en catimini si tout était ok. La simple pensée de me retrouver dans cette jupe blanche et que l’on puisse deviner quoi que ce soit m’effrayait au plus haut point. Dans ces moments-là, il est impossible de se concentrer sur son match.»

Impossible de se concentrer tout court, pourrait-on dire au nom de toutes les femmes qui vivent exactement la même crainte de se «salir». D’où l’importance pour la «performance» comme pour la confiance en soi de savoir qu’on aura vite sous la main serviettes et tampons pour contenir les pertes. Ça relève du service de base. Et la base devrait être synonyme de gratuité.

D’ailleurs, dans un sondage mené en 2017 auprès de 1500 Canadiens, 65% des répondants (soit 72% des femmes et 57% des hommes) souhaitaient que le gouvernement subventionne les produits d’hygiène féminine afin qu’ils soient gratuits dans les lieux publics.

La Colombie-Britannique vient de passer à l’action: en avril, le gouvernement a annoncé que d’ici la fin 2019, l’ensemble des écoles de la province offriront gratuitement tampons et serviettes dans les toilettes.

Aux autres provinces d’emboîter le pas maintenant, et vivement que les employeurs réfléchissent au message qu’Ottawa vient d’envoyer.

Quant aux moqueurs, qu’on leur coupe le papier de toilette! Comme ils le disent si bien aux femmes: quand on travaille, on a les moyens de payer ses rouleaux pour les amener au bureau.

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres. Son plus récent, J’ai refait le plus beau voyage, vient de paraître aux éditions Somme toute.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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