Et vous, prenez-vous le temps de manger?

Les Français ne sont pas peu fiers de leur nouveau championnat : ils passent chaque jour plus de deux heures à table. Nous? Moitié moins!

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Photo: gpointstudio / iStock.com

L’étude a été publiée il y a quelques jours. Selon l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) qui a comparé une vingtaine de pays, les Français passent 2 heures et 13 minutes par jour à boire et à manger, soit quelques minutes de plus que les Grecs (2 heures et 11 minutes) et les Italiens (2 heures et 7 minutes). Tous les médias français qui ont présenté ces données s’en réjouissaient grandement.

En queue de peloton, s’en étonnera-t-on, les États-Unis, où l’on consacre seulement 1 heure et 1 minute par jour à se restaurer. Mais qui arrive avant-dernier? Le Canada, avec 1 heure et 4 minutes.

Sur les réseaux sociaux, devant ces résultats, des Québécois se sont amusés à revendiquer un héritage français. Et pourtant, collectivement, on ne peut s’y tromper. Quand ils sont sondés, les Québécois disent manger leur repas du soir en… 30 minutes. Comme le reste de l’Amérique.

Quant au dîner… Un rapport de 2012, cité par l’Institut Vanier de la famille, indiquait que le tiers des Canadiens continuaient de travailler le midi et que 4 travailleurs sur 10 mangeaient à leur bureau. Ça ne laissait que 3 travailleurs sur 10 qui prenaient vraiment une pause pour se consacrer exclusivement à manger. Douteux que ça se soit amélioré.

Ce glissement, vous l’avez sûrement perçu. Quand j’ai commencé à travailler, à l’adolescence puis comme jeune adulte – donc il y a quelques décennies! –, il y avait véritablement des pauses-repas collectives sur l’heure du midi. Aujourd’hui, et je ne saurais dire quand le changement est survenu, manger est une activité qu’on expédie. Trop de boulot, des courses à faire, ou bien un écran qui attire. Toujours occupés, jamais de temps à perdre.

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C’est là un vrai contraste avec la situation française, où, le midi, on s’attable toujours pour manger et on le fait en étant accompagné. Si on compare avec l’Italie, le choc culturel est encore plus grand. Là-bas, on estime que les trois quarts des gens rentrent chez eux pour dîner. Moi qui attribuais à l’imagination de la romancière les repas élaborés que Guido Brunetti, commissaire de la grandiose Venise, mange chez lui tous les midis, en famille en plus, dans les romans policiers de Donna Leon… Eh non! Vu d’ici, un tel scénario est pourtant incroyable.

Néanmoins, l’érosion du temps consacré aux repas fait aussi son chemin en Europe. Un média français a ainsi souligné, en parlant du palmarès de l’OCDE, que la France passe quand même 9 minutes de moins à table que lors de la précédente enquête, faite en 2010.

Qu’en est-il chez nous? On manque de données précises, mais les gens qui observent le monde de l’alimentation s’entendent pour dire qu’on s’attable de moins en moins, qu’on grignote de plus en plus : à toute heure, debout, en marchant, au volant. À quoi s’ajoutent les écrans: sondages et enquêtes indiquent que près de la moitié des Canadiens regardent la télévision en mangeant. De plus, l’habitude d’envoyer des textos ou de se promener sur des sites ou des réseaux sociaux quand on est à table fait son chemin.

Pourtant, une autre étude, rendue publique en décembre dernier, tirait des conclusions intéressantes de données provenant de quelque 1500 Québécois nés en 1997 et 1998, donc qui ont aujourd’hui 20 ans. Deux chercheuses de l’Université de Montréal, la professeure Linda Pagani et la doctorante Marie-Josée Harbec, y découvraient de nouveaux points en faveur du repas familial.

Elles notaient d’abord que ce repas se fait plus rare : bien des enfants se retrouvent à manger seuls de leur côté, souvent dans leur chambre. D’ailleurs 35 % des jeunes de la cohorte étudiée avaient eu la télévision dans leur chambre dès l’âge de 4 ans – une donnée qui me fait frémir! Gageons que, de nos jours, c’est l’ordinateur qui y trône, ce qui n’aide pas à contrer l’isolement.

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Or, l’étude démontre qu’il y a un lien entre le bien-être des jeunes et les repas en famille. Ceux-ci ont une influence non seulement sur la qualité de l’alimentation des enfants, sur leur forme physique (moins d’obésité), mais aussi sur leurs comportements. La table étant un lieu de diplomatie (on tente d’y éviter les chicanes!), les enfants qui mangent en famille présentent moins de comportements agressifs et antisociaux, si l’on se fie à la vaste cohorte étudiée par les chercheuses. C’est donc une pratique à encourager, disaient-elles.

À moins, à l’inverse, de prendre acte que nos sociétés changent et de s’ajuster à cette donne. C’est du moins l’approche d’un spécialiste de la nutrition, le professeur Paul Fieldhouse.

Dans un article qu’on trouve sur le site de l’Institut Vanier pour la famille, il explique que notre conception du repas familial est d’invention récente. En Amérique du Nord, il remonte à la seconde moitié du 19e siècle. Aujourd’hui, il est possible que nous soyons rendus à trouver d’autres repères. Les enfants ont plus d’activités parascolaires que par le passé, le temps de déplacement pour aller et venir du travail augmente, les endroits où manger à l’extérieur – restaurants en tout genre, services à l’auto, comptoirs de bouffe déjà préparée dans les commerces les plus variés – sont infiniment plus nombreux que par le passé. Et les carcans nous pèsent. On veut et on peut manger quand ça nous convient.

Dans la même veine, de plus en plus de ménages sont composés de personnes vivant seules. Le dernier recensement indique qu’on a atteint un sommet historique à ce chapitre au Canada, et c’est le Québec qui mène: le tiers des ménages y est formé d’une seule personne. Normal que le nombre de personnes mangeant seules – et devant un écran! – augmente.

Au lieu de le déplorer, voyons comment créer de nouveaux rituels, avance le professeur Fieldhouse. Par exemple, grignoter un morceau dans la voiture en jasant avec son enfant qu’on amène à l’aréna peut devenir un beau moment passé ensemble…

Mouais. Je reste sceptique. La manière française m’apparaît plus saine. D’ailleurs, à la maison, c’est pas pour me vanter, mais nous soupons sys-té-ma-ti-que-ment en famille. Ce qui arrive au moins, attendez que je compte… deux, trois fois par semaine. Euh… Même qu’à bien regarder, ce sera seulement une fois cette semaine! Oups!

Alors je rectifie: quand nous sommes à la maison, nous mangeons ensemble. Et je constate, comme le suggère le professeur Fieldhouse, que nous avons notre rituel: nous soupons alors toujours aux chandelles! Forcément, le repas est plus élaboré, il s’allonge, comme un rendez-vous. Sans chambouler le palmarès de l’OCDE, peut-être que c’est vrai que ça compense pour les soirs où ça se bouscule…

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime, et signe des livres.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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