Poudre pour bébé: les profits des multinationales avant la santé des femmes?

Comment une grande entreprise peut-elle – en toute connaissance de cause! – mettre notre santé en danger? L’édito de Johanne Lauzon.

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Photo: iStock/Famveld

L’heure du bain. Quelle joie! Nos rires de petites filles éclataient comme des bulles de savon. Ma sœur et moi pouvions tremper dans la baignoire pendant plus d’une heure. Pas besoin de grand-chose: deux ou trois babioles, et la salle de bains devenait le plus fabuleux terrain de jeu.

Le plus amusant, c’était de jouer à la pizzeria. « Une numéro cinq à la tomate pour Madame? Tout de suite… » Je savonnais bien le linge de toilette pour en faire la meilleure pizza en ville. Et hop! dans le four (ici le mur en céramique). Une fois, j’avais dévalisé l’armoire des débarbouillettes – pour une grosse commande à livrer! Juste une fois, parce que la colère de maman avait été épique… 

Sinon, l’heure du bain, c’était des moments d’une enveloppante douceur. À la sortie de la baignoire, ma mère nous frictionnait avec une grande serviette. Elle cajolait ses filles et les saupoudrait de poudre pour bébés. Elle qui était toujours pressée prenait enfin son temps. Flotte encore dans ma mémoire un parfum poudré de bonheur.

Avec mes poupons, le rituel du bain a aussi été sacré. Mais curieusement, sans la poudre. Peut-être à cause d’une certaine crainte vis-à-vis des particules fines – je voulais épargner leurs petits poumons. (La Société canadienne de pédiatrie recommande d’ailleurs de ne pas utiliser la poudre chez les bébés.)

C’était bien avant que tombent les nouvelles inquiétantes sur le talc, principal ingrédient de la poudre pour bébés. En lisant les divers reportages de la presse québécoise et américaine, récemment, je n’ai pu m’empêcher de ressentir une colère sourde. Comment est-il possible qu’un produit aussi banal puisse se retrouver au banc des accusés?

L’été dernier, Johnson & Johnson s’est vu condamné par un tribunal du Missouri à verser 4,7 milliards de dollars à 22 Américaines et leurs familles qui poursuivaient la multinationale pour avoir, estiment-elles, laissé les consommateurs dans l’ignorance des risques associés à la poudre pour bébés. Selon les plaignantes, dont six sont aujourd’hui décédées, son usage quotidien, pendant des années, aurait causé chez elles un cancer de l’ovaire.

Jusqu’ici, les études scientifiques appellent à la prudence. Il n’existe pas de consensus sur un lien entre le talc et le cancer de l’ovaire. Johnson & Johnson continue de nier toute responsabilité et affirme que son produit est sans danger.

À la suite de ce récent jugement, l’équipe éditoriale du New York Times s’est prononcée. « Ce verdict est fragile. La preuve scientifique, qui associe la poudre pour bébés au cancer de l’ovaire, n’est pas assez solide. Les jugements de plusieurs poursuites similaires – contre la même société au sujet du même produit – ont été annulés en appel, écrit le quotidien new-yorkais. Mais, dans le cas présent, les plaignantes ont rassemblé des piles de documents datant de dizaines d’années qui indiquent qu’une partie des scientifiques du géant américain s’étaient montrés préoccupés par une contamination possible de la poudre de talc par de l’amiante. Ce qui a été ignoré par les dirigeants. »

De l’amiante dans la poudre pour bébés? En décembre dernier, l’agence Reuters publiait une enquête qui dévoilait des rapports internes compromettants provenant de Johnson & Johnson. De 1971 au début des années 2000, des lots de poudre pour bébés auraient été contaminés par de l’amiante, un minéral reconnu comme étant cancérigène par l’Organisation mondiale de la santé.

Dans la foulée, Santé Canada a émis un avis sur le talc indiquant que l’inhaler peut être nocif pour les poumons et que l’utiliser dans la zone génitale « est une cause possible du cancer de l’ovaire ». Au cours des prochains mois, après un examen approfondi, le ministère fédéral pourrait restreindre, voire interdire, la vente libre de produits contenant du talc au pays.

D’autres poursuites sont intentées aux États-Unis – au moins 21 procès contre la multinationale et sa poudre pour bébés sont prévus en 2019, selon l’agence Bloomberg. Au pays, deux actions collectives sont en cours, dont une à l’initiative d’une Québécoise.

Cette substance s’ajoute donc à une longue liste de produits qui soulèvent des inquiétudes et qui pourraient mettre en péril la santé des enfants, des femmes et des hommes. On n’a qu’à penser aux implants mammaires, aux herbicides comme le glyphosate, aux opioïdes prescrits contre les douleurs chroniques…

Qu’attend l’industrie médicopharmaceutique pour se comporter en bon citoyen? « Arrêtez de faire passer les profits avant la sécurité », lui lançaient les éditorialistes du New York Times.

Nous avons le droit de connaître les risques que nous courons en utilisant des produits de tous les jours. Car notre santé doit passer avant les profits des grandes entreprises. Un point, c’est tout. 

Johanne Lauzon, rédactrice en chef

Écrivez-moi à  johanne.lauzon@chatelaine.rogers.com

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