/
1x
PUBLICITÉ
Société

Quand l'humour fait tomber les préjugés sur le handicap

Le handicap d'Andréanne Fortin passe souvent inaperçu. Celui de Charlie Rousseau est impossible à ignorer. Deux réalités opposées, mais un même désir: être regardées au-delà de leur différence.
Ajouter Châtelaine(s'ouvre dans un nouvel onglet)
Quand l'humour fait tomber les préjugés sur le handicap

Photo: Sylvie Li

Leur rire les précède. Je l’entends avant même d’apercevoir Andréanne Fortin et Charlie Rousseau au sein du groupe qui réunit aussi l’amoureux de l’une, l’ami de l’autre et leur attaché de presse. Les plaisanteries fusent déjà.

Tandis que nous montons ensemble dans l’ascenseur, je révise mentalement mes questions une dernière fois. Comment parler de handicap avec justesse? Quels mots choisir? À quel moment le désir de bien faire devient-il lui-même maladroit? Je me surprends à analyser à outrance les détails les plus banals.

Andréanne et Charlie prennent place sur un canapé. Je leur offre une canette d’eau pétillante et m’empresse de l’ouvrir. Est-ce un automatisme? Une précaution inutile? La prudence ne survivra pas longtemps à la conversation. Les trois hommes s’installent quelques mètres plus loin. Leurs éclats de rire ponctueront l’entretien avec la régularité d’un public conquis. Là où je crains encore le faux pas, elles répondent avec une franchise et un humour qui rendent soudainement toutes les questions possibles.

Andréanne vit avec le syndrome de Gilles de la Tourette. Charlie est née avec un polyhandicap. Les deux femmes se sont rencontrées sur le plateau de Vestiaires (AMI-télé), une comédie mettant en scène un groupe de nageurs en situation de handicap qui se retrouvent dans les vestiaires d’une piscine.

PUBLICITÉ

Je demande aux deux amies comment elles se définissent et quelle place elles accordent au handicap dans cette définition. Charlie réfléchit à peine. « Je me définis avant tout comme une femme déterminée. Le handicap vient après. » Andréanne acquiesce : « On est tellement de choses en même temps. » La phrase résume bien leur vision. Ni l’une ni l’autre ne souhaitent être réduites à leur handicap. Pas plus qu’à un seul titre professionnel, d’ailleurs. Toutes deux multiplient les projets, passant de la télévision aux conférences, de l’humour aux médias sociaux. « Ce n’est pas Andréanne, la Tourette, lance Charlie. Andréanne, c’est une comédienne, une humoriste. Puis, oui, il y a aussi la Tourette. »

Les deux femmes reconnaissent le rôle déterminant qu’a joué Vestiaires dans leur parcours respectif. Faisant figure d’exception dans le paysage télévisuel québécois, la série accorde une place centrale aux personnes handicapées, tant devant que derrière la caméra. « Quand tu as besoin d’une chaîne comme AMI-télé, créée pour et par les personnes handicapées, c’est qu’il y a un problème », fait remarquer Charlie. Malgré certains progrès, les personnes handicapées demeurent peu visibles à l’écran, et, souvent, les personnages s’y définissent d’abord par leur état. Leur histoire s’articule autour de celui-ci, comme s’il éclipsait tout le reste.

Vestiaires a pris le pari inverse. Pour Andréanne comme pour Charlie, cette façon de raconter le handicap a tout changé. Pour la première fois, elles se retrouvaient sur un plateau où leur différence n’avait pas à être atténuée ou contournée. Elle devenait, au contraire, matière à création, au même titre que le reste de leur vie.

Pour Andréanne, l’expérience a eu un impact profond. « Longtemps, j’ai essayé de cacher mes tics. Je voulais être perçue comme tout le monde, parce que j’avais peur que des portes me soient fermées dans l’industrie. Puis, tout à coup, on me demandait de les assumer devant la caméra. »

PUBLICITÉ

Cette immersion auprès d’autres personnes handicapées a transformé son rapport à sa propre différence. « Je m’étais convaincue que ma Tourette n’était pas vraiment un handicap. Mais c’est sûr que si je vais à l’épicerie et que je saute, je saute, je saute, puis que je me pisse dessus, ben, c’est handicapant », dit-elle en riant. Peu à peu, Andréanne abandonne le réflexe de se contenir. « Je passais mes journées à retenir mes tics. À force de les accumuler, tout explosait d’un coup le soir. Aujourd’hui, je me laisse être moi-même. Et paradoxalement, ça me fait moins souffrir. Je suis plus libre qu’avant. »

Cette liberté saute aux yeux tout au long de notre échange. Les tics ponctuent la conversation et se font plus nombreux lorsqu’un sujet emballe la comédienne. Un petit cri aigu lui échappe. Puis, régulièrement, Charlie se retrouve happée dans le mouvement : son épaule agrippée, son nez tiré, avant que la conversation reprenne son cours. Cette complicité n’empêche pas les deux femmes d’habiter des réalités différentes. Lorsqu’il est question de handicap, elles se retrouvent souvent aux deux extrémités du même paradoxe. D’un côté, le handicap passe parfois inaperçu. De l’autre, la différence est immédiatement visible.

Je leur demande en quoi leur handicap façonne leurs interactions avec les autres. « Je passe ma vie à prouver que je suis capable malgré ce que les gens voient », répond Charlie. La présomption d’incompétence est un obstacle qu’elle connaît bien. Elle en a fait l’expérience très tôt.

Comme de nombreux adolescents, elle a souhaité gagner de l’argent. « Je voulais juste travailler chez Tim Hortons ou au McDo. Une job normale. Je n’ai jamais été engagée. » Les mêmes préjugés la rattrapent lorsqu’elle est admise à un programme de radio à Ottawa. La veille de la rentrée, après avoir appris qu’elle était handicapée, des responsables de l’établissement la convoquent. « Ils me disaient qu’avec la console, l’ordinateur et tout le reste, ça allait être trop compliqué. Pour eux, c’était évident que je n’allais pas être capable. Je me disais : je n’en ai jamais fait! Laissez-moi essayer. Si ça ne fonctionne pas, je ne serai pas la première à changer de programme. » Le problème, constate-t-elle, c’est qu’on lui laissait rarement l’occasion d’essayer. « Quand je cherchais un emploi, je me retrouvais à expliquer aux employeurs qu’il existe des subventions pour l’embauche de personnes handicapées. J’étais rendue à leur dire : “Je vais vous coûter moins cher.” »

PUBLICITÉ

Mais les idées reçues ne s’arrêtent pas à la porte des bureaux. « Sur les applis de rencontre, il m’est arrivé de cacher mon handicap. Puis, avant une date, j’avais l’impression de devoir faire une annonce. De dire : “Il faut que je te dise quelque chose avant qu’on aille prendre un verre.” » Elle laisse échapper un rire. « Et il y a les commentaires : “T’es chanceuse, t’as un beau visage, au moins.” » Je grimace. Comment réagit-on à une remarque comme celle-là?

« Moi, je ris », répond Andréanne du tac au tac. Pour Charlie, c’est précisément là que des projets comme Vestiaires font une différence. « Plus on voit de personnes handicapées à l’écran, plus ça devient normal. J’espère que ça va aider d’autres personnes. Qu’elles auront plus de possibilités, au travail comme dans leur vie amoureuse. »

Parce que le handicap d’Andréanne est moins apparent, le défi est souvent inverse. « J’ai parfois l’impression de devoir prouver que je suis handicapée. » L’aveu la fait sourire. Certes, l’invisibilité a permis à Andréanne d’échapper à certains préjugés. Mais elle a parfois l’impression que sa réalité est minimisée, voire niée. « Pour beaucoup de gens, la Tourette n’est pas un handicap. Je me retrouve à devoir expliquer pourquoi ça en est un. » Charlie doit souvent donner des explications, elle aussi, même si sa situation est différente. « Au fond, on passe toutes les deux notre temps à prouver quelque chose, observe-t-elle. Toi, tu dois prouver que c’est un handicap. Moi, je dois prouver que je suis capable malgré mon handicap. »

Longtemps, Charlie a cherché à atténuer ce qui la distinguait des autres. À l’école, elle refusait systématiquement les accommodements auxquels elle avait droit. Pas question d’avoir plus de temps aux examens, un ordinateur ou une aide particulière. « Je voulais être normale. Je voulais faire comme tout le monde et être dans la gang. » Aujourd’hui, elle voit les choses différemment. Elle connaît ses limites et n’éprouve plus le besoin de prouver qu’elle peut tout faire comme tout le monde. « Si mes amis veulent faire une randonnée, je leur dis d’y aller. Moi, je vais les attendre en bas avec un verre de vin. Avant, je les aurais suivis coûte que coûte. »

PUBLICITÉ

Si Charlie et Andréanne affichent une même aisance, elles ne l’ont pas acquise de la même manière. Andréanne se remémore une soirée particulièrement éprouvante. Elle avait 18 ans et était sortie avec des amis. Toute la soirée, les tics s’étaient multipliés. Elle se sentait observée, jugée, différente… « Je suis rentrée à la maison et je me suis effondrée. J’ai pleuré pendant des heures avec ma mère et ma sœur. Je me souviens d’avoir pensé : pourquoi moi ? » Ses proches lui ont alors rappelé ce qu’elles lui avaient toujours répété : ne jamais s’empêcher de faire quelque chose à cause de sa différence. « Leur confiance en moi m’a aidée à développer la mienne. Je me suis mise à penser : si elles croient en moi, pourquoi moi, je n’y croirais pas ? »

Charlie, elle, a vécu les choses autrement. « Ça va peut-être sonner bizarre, mais j’ai toujours eu énormément confiance en moi. » Même ado, lorsque les gens la fixaient dans les centres commerciaux, elle n’y voyait rien de négatif. « Dans ma tête, c’était clair : les gens me regardaient parce que j’avais de beaux cheveux! », lance-t-elle en riant.

L’humour occupe aujourd’hui une place importante dans leur façon de parler de leur différence. Pour Andréanne, tout a commencé lorsqu’elle s’est mise à raconter à ses proches certaines anecdotes liées au syndrome de Gilles de la Tourette. « Tout le monde riait, pas de moi, avec moi. » L’humour est devenu une façon de s’approprier des expériences qui avaient longtemps été des sources de malaise.

Charlie y voit plutôt une manière de désamorcer les tensions. Lorsqu’une personne semble mal à l’aise ou hésite à poser une question, elle préfère être la première à aborder le sujet. « Ça fait disparaître l’éléphant dans la pièce et ça détend tout le monde. » À les écouter parler, on comprend que l’humour n’est pas une façon de minimiser les problèmes qu’elles rencontrent. C’est plutôt une manière d’habiter pleinement leur réalité, sans laisser les autres définir leur histoire à leur place.

PUBLICITÉ

Je m’étais préparée à parler de handicap. Elles avaient manifestement prévu parler de la vie. Et quelle vie! Une vie trop vaste, trop drôle et trop mouvementée pour tenir dans une case…

Êtes-vous extra?

Votre dose de mode, beauté et déco par courriel.

En vous inscrivant, vous acceptez nos conditions d’utilisation et politique de confidentialité. Vous pouvez vous désinscrire à tout moment.

Camille est rédactrice en chef de Châtelaine. Journaliste bilingue, elle raconte l’humain et les réalités qui façonnent la vie des femmes aujourd’hui. Elle a été cheffe de contenu numérique chez ELLE Canada, rédactrice principale chez Air Canada enRoute et a aussi passé plusieurs années en agence de pub à développer des récits pour des marques internationales. Adepte de la course à pied, elle se lève souvent beaucoup trop tôt pour aller courir — et ne dit jamais non à un steak-frites.

Advertisement
Advertisement
Copier le lien

ABONNEZ-VOUS À CHÂTELAINE

Recevez un concentré d'inspiration : des reportages vibrants sur les exploits des femmes d’ici et d’ailleurs, des entrevues exclusives, des lectures de choix et des recettes aussi actuelles que gourmandes.