Entrevues

Maman au boulot : Marie-Lyne Brunet

Directrice de l’organisme de soutien scolaire et familial Je passe Partout, à Montréal. Marie-Lyne Brunet est âgée de 36 ans et est la maman de deux filles de 5 et 10 ans.

 

Photo: Louise Savoie

Ce que je fais dans la vie

Je dirige Je Passe Partout, un organisme sans but lucratif (OSBL) montréalais qui aide les enfants les plus démunis de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve à surmonter leurs difficultés scolaires. J’encadre les 55 intervenants qui les suivent jour après jour, à l’heure du lunch, après les classes, à l’école ou à la maison. L’autre volet de mon job, c’est de me battre pour la survie financière de la boîte. Un grand défi dans le contexte d’austérité actuel.

Pourquoi je fais ce métier

Pour les enfants du quartier, dont certains sont si pauvres que leur espérance de vie est de 10 ans inférieure à celle des Westmountais. C’est valorisant de voir que notre appui peut changer leur destin. Et puis, ils sont si attachants, si reconnaissants ! Leurs parents aussi. Disons que je dors très bien la nuit. Je me sens utile.

Mon style

Par rapport à mon milieu, je ressors du lot avec mes vêtements aux couleurs vives et aux motifs flyés. Mon look exprime mon rejet des standards et de la routine. Comme je n’ai pas des fortunes à dépenser, je cours les fins de soldes chez Zara, au Château, chez H&M… Je vais aussi faire un tour au Village des Valeurs.

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Un de mes bons coups

Depuis que je suis à la direction, nos intervenants épaulent chaque semaine 200 enfants de plus. En partie parce que j’ai réussi à accroître le financement. Mon truc : participer deux fois par semaine à des activités de réseautage – cocktail, gala, lancement… Ça permet de tisser des liens qui mènent parfois à des partenariats.

Je rêve…

De parvenir à vivre complètement selon mes valeurs. Il y a encore trop de contradictions dans ma vie : j’essaie de consommer moins de biens pour produire moins de déchets, mais j’ai ma carte de Costco. Un grand pas pour moi cette année a été d’investir dans une voiture hybride.

Pour décrocher…

Je fais à pied le trajet entre le boulot et la maison, matin et soir. Une vingtaine de minutes qui me permettent de boucler la boucle entre ces deux mondes. Aussi, depuis trois ans, je ne consulte plus mes courriels après 18 h. Sauf urgence – mon équipe est bien avertie ! Il a fallu que j’établisse des limites ; on est tellement habitué maintenant de se montrer tout le temps disponible !

J’ai de la difficulté…

À lâcher prise sur des détails. Est-ce vraiment nécessaire que la maison soit super propre quand je pars le matin ? Autre chose : j’ai du mal à demander de l’aide, peut-être parce que ça trahit une certaine vulnérabilité.

Mon conseil aux filles

Le communautaire est un milieu de femmes, sauf à la direction ! Les salaires ne sont pas très élevés. Moi je leur dis : n’acceptez pas n’importe quoi sous prétexte que c’est votre « vocation ».
Il faut apprendre à s’affirmer. C’est ce que j’ai fait quand j’ai été nommée directrice. C’est sûr, je ne gagne pas autant que si je travaillais dans le privé, mais je me suis négocié une bonne qualité de vie – par exemple, l’été, j’ai quatre semaines de congé.

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Ce qu’il faut pour faire mon métier

De la polyvalence ! Dans le communautaire, la patronne est souvent comptable, secrétaire, concierge, graphiste… Ça prend aussi de l’optimisme. La grande pauvreté, c’est dur. On n’a pas idée. Mais j’ai appris à me concentrer sur la recherche de solutions. Enfin, il faut être batailleuse. Le gouvernement coupe les subventions aux OSBL, alors je me démène sans arrêt pour trouver de l’argent.

Je me distingue par…

Mes mèches, qui sont roses, rouges ou orange, selon l’inspiration du moment. Je les teins depuis si longtemps que je ne me souviens plus de ma couleur naturelle ! C’est devenu ma marque de commerce. Pour les enfants que je croise, je suis « la madame aux cheveux roses ».

Ma routine beauté

À part une crème BB et du mascara, je réserve le maquillage pour les grandes occasions, car je trouve ça énergivore. Je préfère miser sur les accessoires pour attirer l’attention.
Au quotidien, pour les soins du visage, je suis une inconditionnelle des produits Marcelle.

J’ai renoncé à…

Faire des voyages à l’étranger en famille. Nos revenus étant limités, on se contente de vacances plus modestes. Cela dit, je considère que le temps que je consacre aux miens pendant cette pause vaut plus que de l’argent. Et il y a tant d’activités gratuites à Montréal l’été qu’on ne s’y ennuie pas !

Je tiens par-dessus tout…

À rester fidèle à moi-même. Je ne gère pas plusieurs identités selon que je suis avec une chef d’entreprise, le maire ou mes enfants. Marie-Lyne, c’est Marie-Lyne. Exemple : le protocole, la poignée de main officielle, la distance polie… ça ne me ressemble pas. Il faut que je bâtisse des relations chaleureuses avec les gens, y compris dans mes rapports professionnels.

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Photo: Louise Savoie

Je ne sors jamais sans…

Plusieurs bagues aux doigts ! J’en porte tout le temps au moins trois ou quatre, la plupart achetées en voyage. C’est beaucoup à cause de l’actrice allemande Franka Potente, l’héroïne du film Cours, Lola, cours !, dont le look m’a profondément marquée.

Je ne peux résister à…

Tout ce qui est rétro : meubles en teck, robes à pois, plats de service… Parce que c’est ludique et coloré, et que les vêtements des années 1950 vont bien aux femmes qui ont des formes. Dans mon coin, il y a deux boutiques où j’aime flâner : Showroom Montréal et Du Design, du Retro et du Kitsch.

Une leçon que j’ai apprise

La séparation d’avec le père de ma première fille a été pour moi un échec. J’ai fini par accepter que ma route ne soit pas comme je me l’étais d’abord imaginé. Et c’est très bien comme ça : j’ai refait ma vie avec un autre homme et notre famille recomposée se porte à merveille.

Sur Twitter, j’aime suivre

Je fais une veille sur tout ce qui est lié au milieu de l’éducation, mais j’aime aussi suivre Marie-France Bazzo et Christiane Charette. Je trouve intéressantes les femmes qui n’ont pas la langue de bois, qui sont capables d’aborder avec la même aisance des enjeux complexes et des sujets plus « people ».

Des gens que j’admire

Ma mère, l’hôtesse la plus généreuse du monde ; ma grande sœur, pour ses aptitudes sociales et sa détermination ; et Anne St-Pierre, directrice du Carrefour jeunesse-emploi Hochelaga-Maisonneuve. Parce qu’elle est décoincée, elle m’a montré qu’il est possible de gérer sans endosser les habits conventionnels du patron.

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