Confessions d'accros du shopping

Magasiner, c’est plaisant. Mais trop magasiner c’est préoccupant. Enquête sur nos habitudes de consommation.

 

accrosshopping-intro

« Bonsoir, je m’appelle Mylène, débiteuse anonyme.

– (En chœur) Bonsoir, Mylène !

– Je commande trop de vêtements en ligne. Ma carte de crédit ? Sitôt vidée, sitôt remplie. Tous ces achats me font plaisir, mais finissent par coûter cher. En trois mois, j’ai dépensé un tas d’argent. Ça fait vraiment beaucoup… Merci de votre écoute.

– (En chœur) Merci, Mylène ! »

La scène se passe dans le sous-sol d’un centre communautaire, quelque part à Montréal. En tapant « achats excessifs » dans Internet pour cet article, je suis tombée sur le mouvement Débiteurs Anonymes (DA), section québécoise de la fraternité américaine Debtors Anonymous, née à New York en 1976 et qui compte aujourd’hui plus de 500 groupes d’entraide dans une quinzaine de pays. En ce mercredi soir, nous sommes huit femmes et un homme réunis autour d’une table, à échanger sur nos déboires financiers. C’est mon premier meeting.

Marie-Eve, 30 ans, vit à Québec. Cette hygiéniste dentaire fait une ou deux virées shopping par mois et en revient avec plusieurs sacs. Des dépenses mensuelles d’environ 500 $. « Je préfère dépenser dans le magasinage plutôt  que dans les restos. Quand je tombe sur un beau vêtement (surtout en solde !), impossible de le laisser sur son cintre. Même si j’en ai un semblable. J’aime avoir un choix de tenues.  Mais je suis consciente des ravages que peuvent causer les achats impulsifs. Pas de danger pour moi ! »
Marie-Eve, 30 ans, vit à Québec. Cette hygiéniste dentaire fait une ou deux virées shopping par mois et en revient avec plusieurs sacs. Des dépenses mensuelles d’environ 500 $. « Je préfère dépenser dans le magasinage plutôt
que dans les restos. Quand je tombe sur un beau vêtement (surtout en solde !), impossible de le laisser sur son cintre. Même si j’en ai un semblable. J’aime avoir un choix de tenues.  Mais je suis consciente des ravages que peuvent causer les achats impulsifs. Pas de danger pour moi ! »

À écouter parler les membres des DA, je me dis que tout va bien : je n’ai pas perdu la maîtrise de ma vie, je n’emprunte pas pour payer l’épicerie, les créanciers ne me réveillent pas la nuit. Ouf ! Mais un doute persiste. Parmi les 13 signaux d’alarme qui mènent à l’endettement compulsif, tels que décrits dans le programme, il y en a un qui clignote : « Une impression différente lorsqu’on achète à crédit plutôt que de payer cash, comme si on faisait partie d’un club. » C’est tout à fait moi ! Chaque fois que je consulte le site de ma boutique préférée, je craque. Quand ce n’est pas pour une robe écrue, c’est pour des richelieus, un jean cigarette, une veste de cuir bleue… Le marchand est rusé : si je commande pour plus de 100 $, la livraison est gratuite. Deux jours ouvrables plus tard, je reçois à ma porte mon « cadeau » dans une boîte ficelée à l’effigie de mon « club sélect ».

Comment résister ?

Je suis la cliente par excellence. Ce n’est pas moi qui le dis, mais l’Indice du commerce électronique au Québec (ICEQ), qui analyse les achats en ligne des cyberacheteurs québécois majeurs et vaccinés. Les femmes de 35 à 44 ans avec enfants, diplômées, professionnelles et disposant d’un revenu familial confortable sont les plus enclines à débourser pour des articles de mode et de beauté – vêtements, bijoux, cosmétiques – en réglant presque toujours par carte de crédit (en moyenne, ces achats nous coûtent plus de 126 $ par mois, selon le Centre facilitant la recherche et l’innovation dans les organisations [CEFRIO]).

Et ça ne fait même plus chik-a-chik ! « L’argent virtuel nous fait perdre la notion de la valeur des dollars, qui ne nous sortent plus des mains, remarque le psychologue Claude Boutin, auteur de plusieurs livres sur le jeu et les achats. La dématérialisation de l’argent est clairement un facilitateur d’achat compulsif. »

À ne pas confondre avec achat impulsif, l’acquisition sur un coup de tête, qui, oui, peut coûter cher, mais n’accule pas forcément à la faillite ! À l’instar d’un tiers de la population, je suis prise à l’occasion de cette folie passagère. Lectrices, ça vous arrive aussi, comme en témoignent vos réponses à mon appel sur la page Facebook de Châtelaine.

Claudia, 33 ans, vit à Sherbrooke. Elle travaille dans l’univers des cosmétiques. Elle fait régulièrement du repérage, mais n’achète pas forcément. Elle s’offre une ou deux paires de chaussures par mois, une dépense d’environ 150 $. Son rêve : posséder des Louboutin. « Chaque semaine, je cherche les nouveautés sur Internet. Les chaussures sont pour moi une drogue. Le bonheur qu’elles m’apportent est indescriptible. Si je me sens sexy, je chausse des escarpins ; si je porte du noir, j’opte pour une sandale colorée. »
Claudia, 33 ans, vit à Sherbrooke. Elle travaille dans l’univers des cosmétiques. Elle fait régulièrement du repérage, mais n’achète pas forcément. Elle s’offre une ou deux paires de chaussures par mois, une dépense d’environ 150 $. Son rêve : posséder des Louboutin. « Chaque semaine, je cherche les nouveautés sur Internet. Les chaussures sont pour moi une drogue. Le bonheur qu’elles m’apportent est indescriptible. Si je me sens sexy, je chausse des escarpins ; si je porte du noir, j’opte pour une sandale colorée. »

Marie-Eve, Claudia, Evelyne, Hélène… Toutes sont joyeusement accros au shopping et assument. Sauf Laura*, qui a réclamé l’anonymat. Il y a cinq ans, magasiner était la cadette de ses priorités. Pas qu’elle n’aimait pas la mode, au contraire ! Son budget l’en empêchait. En touchant enfin un salaire décent, elle s’est lâchée lousse. « J’achète beaucoup en ligne : des vêtements, des chaussures, des produits de beauté. De 1 000 $ à 1 200 $ par mois. C’est trop facile. Il suffit d’un clic pour commander », m’écrit la femme de 31 ans. Toutes les raisons sont bonnes : Une nouvelle agréable ? C’est pour se récompenser. Une mauvaise journée ? Pour se remonter le moral. « J’essaie de me déculpabiliser en me disant que je le vaux bien ! » Laura cache souvent ses achats à son copain. Parce qu’elle a honte. « Quand je reviens d’une razzia, j’ai tellement de trucs que j’en ai mal au cœur, simplement à penser où ranger tout ça ! » L’excitation est éphémère ; elle se dissipe dans la journée. « Je vois sur Pinterest une paire de chaussures portées par une fashionista ? J’ai une nouvelle mission : la trouver. » Ses finances commencent à la turlupiner. Elle craint de ne plus savoir s’arrêter un jour. Traîner des dettes. « Magasiner, c’est un cercle vicieux : plus t’en as, plus t’en veux. »

Une dépendance pathologique

Si Laura continuait dans cette voie, elle figurerait dans les rangs des 6 % de la population (soit 49 000 Québécois, quand même !) pour qui le magasinage est problématique – ou l’a déjà été. Parce qu’il prend trop de place dans sa tête et dans sa vie. Et cause des problèmes en cascade : mensonges, chicanes de couple, endettement, insomnie, perte d’emploi, faillite, fraudes, dépression, pensées suicidaires. « Cette passion dévorante entraîne une grande dévalorisation de soi et un profond sentiment d’impuissance », observe Claude Boutin, qui dirige les services professionnels à la Maison Jean-Lapointe, dans le Vieux-Montréal.

Poussé à l’excès, l’achat peut devenir une dépendance. « Les achats compulsifs agissent sur le cerveau de la même manière que l’alcool. On s’en sert pour réguler les émotions, explique-t-il. Je suis anxieux, j’achète pour me calmer. Je m’ennuie, j’achète pour me divertir. »

Evelyne, 30 ans, vit à Montréal. La designer graphique magasine une ou deux fois par semaine – elle refuse de dévoiler combien elle dépense. Elle adore la mode québécoise et saute sur chaque vêtement qui lui sied. « J’ai toujours été dodue. Après avoir perdu 39 kilos (85 livres), j’ai découvert la mode. Je me suis éclatée. J’avais toute une garde-robe à reconstruire. J’essaie de me soigner, mais c’est difficile de résister. Ce qui au départ était une vraie raison d’achat – besoin de tel ou tel basique – est vite devenu une excuse, malgré des tiroirs bien remplis ! J’essaie néanmoins de mettre mon énergie et mes économies dans des voyages. Parce que je réalise que les vêtements sont plus éphémères que les souvenirs. »
Evelyne, 30 ans, vit à Montréal. La designer graphique magasine une ou deux fois par semaine – elle refuse de dévoiler combien elle dépense. Elle adore la mode québécoise et saute sur chaque vêtement qui lui sied. « J’ai toujours été dodue. Après avoir perdu 39 kilos (85 livres), j’ai découvert la mode. Je me suis éclatée. J’avais toute une garde-robe à reconstruire. J’essaie de me soigner, mais c’est difficile de résister. Ce qui au départ était une vraie raison d’achat – besoin de tel ou tel basique – est vite devenu une excuse, malgré des tiroirs bien remplis ! J’essaie néanmoins de mettre mon énergie et mes économies dans des voyages. Parce que je réalise que les vêtements sont plus éphémères que les souvenirs. »

À quoi les reconnaît-on ? Par définition, ce sont des achats répétitifs, souvent de choses inutiles (les sacs s’accumulent, les étiquettes restent fixées sur la marchandise), dont le montant excède ses capacités financières. Mais bien malin qui saurait dire qui verse dans la pathologie. Tout le monde achète et beaucoup abusent de temps à autre. Difficile aussi de juger les gens, parce qu’on ne connaît pas leur pouvoir d’achat et que les apparences sont souvent trompeuses – plus on consomme, plus on a l’air au-dessus de ses affaires.

Un conseil de Lisanne Blanchette, avocate et conseillère budgétaire à Option consommateurs : ne pas dépasser 10 % de son budget en vêtements une fois les dépenses essentielles couvertes – logement, chauffage, nourriture, transport, épargne… « Il faut bien sûr prévoir cette dépense-récompense (au même titre que les restaurants et les sorties) et ne pas se fier au crédit », indique l’experte. Par exemple, une personne qui gagne un salaire mensuel net de 2 100 $ (revenu annuel brut de 40 000 $) ne se mettra pas dans le rouge en achetant pour 120 $ par mois d’articles de mode, si telle est sa priorité.

Le Français Michel Lejoyeux, auteur et spécialiste des comportements addictifs, est l’un des premiers, en 2010, à avoir écrit sur cette forme de dépendance dans l’American Journal of Psychiatry. Il remarque que l’acheteur compulsif s’accroche plus au plaisir d’acheter qu’à l’objet en soi. « Son fantasme suprême serait de retourner chacune de ses acquisitions pour s’en procurer sans cesse de nouvelles », dit-il.

C’est une façon de combattre l’ennui, l’insécurité et l’insatisfaction, selon Claude Boutin. « Une personne dont les sentiments profonds sont négatifs voit sa vie dictée par la recherche d’émotions agréables de toutes sortes », dit-il. Car le shopping a ce pouvoir de provoquer un high. Mais aucune parure au monde ne peut rétablir l’équilibre intérieur. « On court après des émotions futiles, alors que c’est sur les sentiments profonds, positifs, qu’on doit travailler », ajoute-t-il. Comprendre : acquérir l’estime de soi, la joie de vivre et la paix du cœur. Selon Michel Lejoyeux, il faut se concentrer sur des désirs sains – l’objet de son nouvel essai Réveillez vos désirs (Plon). « En thérapie, on réoriente l’acheteur compulsif vers ce qui lui fait vraiment plaisir (la famille, le sport, le sexe, la culture…) et ne le culpabilise pas. »

Hélène, 49 ans, 2 enfants, vit à Gatineau. Adjointe administrative au gouvernement fédéral, elle magasine en se rendant à l’épicerie – ses achats totalisent de 200 $ à 250 $ par mois. Elle a du mal à résister aux sirènes de Winners. « Chaque fois que je passe devant ce magasin, j’éprouve des palpitations, une joie immense. Je trouve toujours quelque chose pour mon mari, mes enfants, le chat ou moi-même. J’ai dû faire ma propre thérapie pour apprendre à contrôler mes envies de dépenser ! Aujourd’hui, j’arrive à passer devant sans entrer, mais c’est du boulot. »
Hélène, 49 ans, 2 enfants, vit à Gatineau. Adjointe administrative au gouvernement fédéral, elle magasine en se rendant à l’épicerie – ses achats totalisent de 200 $ à 250 $ par mois. Elle a du mal à résister aux sirènes de Winners. « Chaque fois que je passe devant ce magasin, j’éprouve des palpitations, une joie immense. Je trouve toujours quelque chose pour mon mari, mes enfants, le chat ou moi-même. J’ai dû faire ma propre thérapie pour apprendre à contrôler mes envies de dépenser ! Aujourd’hui, j’arrive à passer devant sans entrer, mais c’est du boulot. »

Une affaire de filles ?

La grande majorité (90 %) des acheteurs compulsifs que le professeur Lejoyeux voit défiler dans les services d’addictologie des hôpitaux Bichat et Maison-Blanche, à Paris, sont des femmes. Ce qui lui fait dire que nous serions particulièrement vulnérables à la fièvre acheteuse. « Dans le champ des pathologies comportementales, la boulimie et les achats compulsifs sont aux femmes ce que les dépendances à l’alcool et à l’héroïne sont aux hommes. » Son hypothèse : les addictions féminines tiendraient moins de la transgression sociale. « C’est une dépendance de consolation, un peu solitaire, un peu déprimante, mais qui ne rompt pas avec la société. Au contraire, ce comportement est socialement encouragé. C’est ce qu’on appelle le champ des addictions raisonnables. Vous ne transgressez rien sur le coup mais, à long terme, il y a des risques. »

Au moment d’écrire son livre J’achète (trop) et j’aime ça! (Les Éditions de l’Homme), en 2005, Claude Boutin pensait lui aussi que les achats compulsifs étaient essentiellement une affaire de femmes. Il l’avait même dédié à « l’acheteuse ». Depuis, il a révisé ses positions. « À l’époque, les recherches se basaient uniquement sur la population clinique – ce sont les femmes surtout qu’on voit en consultation et dans les boutiques. Dans les faits, le problème n’a pas de sexe. » Et on ne peut même plus dire que Madame et Monsieur consomment différemment – à elle les fringues, les bijoux et les petits pots ; à lui les autos, les outils et la techno. « L’image du corps est rendue presque aussi forte chez les gars, et les filles aussi aiment les belles voitures », ajoute Claude Boutin.

Bref, on achète et on s’endette par besoin de reconnaissance et d’appartenance, encouragés par les impératifs de consommation : les magasins qui renouvellent sans cesse leurs stocks, les voyages qu’on paie plus tard, les « meilleurs » restos à essayer, les activités à pratiquer pour rester dans le coup… Depuis 20 ans, les gouvernements se fient d’ailleurs pas mal (trop) à nous, consommateurs, pour faire rouler l’économie, observe Jacques Nantel, professeur de marketing à HEC Montréal et vice-président exécutif, stratégies consommateurs, de la firme Léger Recherche Stratégie Conseil. « On est passé d’une société de production à une société de consommation. En maintenant des taux d’intérêt très bas, on permet aux ménages de continuer à s’endetter. On n’épargne plus pour ses vieux jours. »

C’est sans doute cette peur de vieillir pauvre qui m’a fait ralentir. Depuis mon dernier (et unique) meeting de DA, je me suis imposé certaines règles : attendre un jour ou deux avant de commander ce petit blouson en soie qui me fait rêver. Quitter la boutique virtuelle pour me rendre en chair et en os au centre commercial. Et vous savez quoi ? Les prix m’ont semblé tout à coup drôlement élevés, et les vêtements un tantinet moins attrayants. J’ai réfléchi avant de dégainer mon portefeuille…

Quand s’inquiéter?

  1. Mon humeur change quand j’achète.
  2. Je me sens coupable parce que mes achats entrent en conflit avec mes valeurs – je trouve indécent d’acheter un sac à 500 $, mais je l’achète quand même !
  3. Je mens et je cache mes trouvailles, de peur de me faire juger. Le magasinage est devenu un plaisir solitaire.
  4. Je donne mes achats parce que je ne sais plus quoi en faire.
  5. J’ai des problèmes d’argent, les dettes s’accumulent. Ça crée de la chicane à la maison.
  6. Je suis obnubilée par le shopping.
  7. J’ai développé une tolérance élastique : avant, 100 $, c’était beaucoup. Aujourd’hui, j’y vais à coups de 300 $, 400 $…
  8. Je vis une forme de sevrage quand quelque chose m’empêche de magasiner – anxiété, nausées, maux de ventre, violente contrariété.
  9. J’ai des rechutes malgré mes efforts pour arrêter.

 

Article à lire : Consommation – on vous joue dans la tête.

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