Reportages

Ils ont fondé leur école

Des jeunes de Pointe-Saint-Charles apprendront au grand air dans leur nouvelle école "nature".

Des parents caressaient un rêve fou : créer dans le quartier montréalais de Pointe-Saint-Charles une école où les jeunes pourraient apprendre dehors et investir les espaces verts. En septembre, cette école, basée sur la pédagogie alternative, accueillera ses premiers élèves.

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Il y a de la fébrilité dans l’air à l’école Charles-Lemoyne de Pointe-Saint-Charles, à Montréal. Dès que sonnera la cloche, une cinquantaine d’élèves de 4 à 11 ans prendront d’assaut les locaux du tout nouveau volet alternatif de l’établissement. Heureusement, tout est prêt pour l’an 1 ! Pendant que les petits savouraient les vacances, des parents ont donné un dernier tour de manivelle pour assembler le mobilier – tables, chaises, pupitres – et transporter de la terre dans le jardin. « Tout s’est fait à une vitesse phénoménale », s’enthousiasme Catherine Dion, l’un des 11 parents fondateurs du programme. « Mais pas par magie. On y a injecté beaucoup d’huile de bras et un nombre incalculable d’heures et de neurones chauffés à blanc ! »

L’idée a été lancée voilà deux ans par Joanna Desseaux, une maman passionnée par les pédagogies alternatives et soucieuse d’offrir à son fils un paradis qui mettrait l’accent sur le jeu à l’extérieur et les longues récrés. « Et si on ouvrait une école publique alternative axée sur la nature ? »

Immédiatement, des mains se sont levées. Dans tout le sud-ouest de Montréal, on ne pouvait trouver aucune école alternative. « Les parents intéressés par ce type de pédagogie devaient envoyer leurs enfants dans des écoles de l’extérieur du quartier, ou alors ils partaient carrément au moment de l’entrée à la maternelle », explique Violaine Cousineau, cofondatrice du programme, aujourd’hui commissaire à la Commission scolaire de Montréal (CSDM).

Pour Teprine Baldo et plusieurs de ses concitoyens, pas question d’expatrier leurs gamins pour les scolariser. « Le quartier a vu grandir les miens depuis quatre générations », dit cette descendante écossaise férue de développement durable. « Je voulais que mes enfants s’épanouissent en étroit contact avec la nature, tout en vivant en ville. » Des trois écoles primaires publiques de « la Pointe », qui figurent parmi les plus défavorisées de l’île de Montréal, aucune ne comblait les attentes de ces jeunes familles, dont certaines nouvellement établies.

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Les fondateurs (de gauche à droite) : Joanna Desseaux-Nguyen, David Desrosiers, Violaine Cousineau, Catherine Fluet, Caroline Di Cesare, Marion Dulude, Catherine Dion, Teprine Baldo, Olja Gojakovic, Dominique Lynch-Gauthier.

Les mères de la première heure (le groupe de fondateurs compte un seul homme, qui s’y est greffé en cours de route) se sont réunies pour poser les jalons de cette école « verte » en devenir. Sa mission : sensibiliser les petits citadins à l’environnement et à l’agriculture urbaine. Une partie des apprentissages se ferait hors des murs, dans les parcs, les jardins communautaires, les ruelles, sur les berges du fleuve, aux abords du canal de Lachine…

Le Réseau des écoles publiques alternatives du Québec (RÉPAQ) leur a indiqué la marche à suivre. À commencer par l’élaboration d’un « texte fondateur » qui dresse le portrait et cerne les besoins de cet ancien quartier ouvrier en pleine effervescence, mais soumis à des vents contraires : d’un côté, l’embourgeoisement, les condos en rangée ou les apparts retapés, de l’autre l’immigration récente, les populations de souche et les logements sociaux. « On voulait trouver une façon de faire cohabiter tout ce beau monde à l’intérieur d’un modèle éducatif souple », dit Catherine Dion, qui a enseigné pendant 10 ans dans le milieu dit alternatif et qui forme aujourd’hui les futurs orthopédagogues à l’université.

Sur papier, le projet était bien ficelé. Mais le 6 décembre 2011, lors de sa présentation officielle devant une assemblée de résidents, il révèle ses failles. « Des parents impliqués dans les écoles environnantes nous demandaient pourquoi on n’employait pas nos forces au profit de celles-ci plutôt que d’en créer une “meilleure”, relate Catherine. On a tenté de leur expliquer que notre projet nature représentait un besoin auquel elles ne répondaient pas. » En fait, ces parents craignaient la mise sur pied d’une école élitiste pour la classe moyenne.

Le petit groupe retourne donc à sa planche à dessin. Il lui faut connaître sa clientèle et prouver que l’école permettra de freiner l’exode des nouvelles familles. À force de travail, de discussions et de persuasion, les portes s’ouvrent et les craintes s’estompent.

« Pendant deux ans, on n’a fait que ça, expliquer le projet, dit Violaine Cousineau. Non, la pédagogie alternative n’est pas axée sur la performance, il n’y a pas de processus de sélection à l’entrée, ce n’est pas du privé déguisé. C’est l’école pour tous, avec une façon différente de fonctionner. »

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Moment crucial lors de la présentation publique dans un centre communautaire de Pointe‑Saint‑Charles. Plusieurs parents se montrent sceptiques. « On a expliqué que notre projet d’école alternative axée sur l’environnement répondait à un besoin. »

Début janvier 2013, la CSDM donne son feu vert, mais à un volet alternatif plutôt qu’à une école. Qu’importe, c’est une victoire. La dernière fois qu’elle avait autorisé l’ouverture d’une école primaire alternative sur son territoire, c’était il y a 25 ans… L’immense école Charles-Lemoyne, adossée au petit parc Des Apprentis, accepte d’accueillir sous son toit trois classes de départ – deux de maternelle et une multiâge de première et deuxième années. Cette association permet de limiter les coûts (16 400 $ pour l’achat de mobilier et de matériel pédagogique pour la première année, et 4 000 $ annuellement durant les quatre années suivantes) et de simplifier la logistique (direction d’école et conseil d’établissement communs, locaux et installations en partage…).

Trois enseignantes du programme régulier ont décidé de faire le saut dans le « volet alternatif ». Tout un défi pour celles qui ne se sont jamais frottées à cette pédagogie un peu particulière, qui préconise l’implication tous azimuts des parents dans la vie de l’école et l’apprentissage au rythme de chaque élève. Catherine Dion a veillé à leur transmettre son expérience et à élaborer avec elles une grille horaire et une liste d’activités. « Tout est à construire. Mais, déjà, les parents répondent présent pour organiser des ateliers et apporter leurs forces vives. » Elle loue d’ailleurs leur confiance et leur ouverture d’esprit. « Il faut être un peu fou pour embarquer dans un projet comme celui-là, rigole-t-elle. Tout est parti d’un rêve qui a fait son chemin dans le tordeur administratif et qui grandira avec les familles. Et là, ça commence pour vrai ! »

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