Pourquoi on se fait (parfois) avoir quand on devient mère?

J’ai envie de vous raconter l’histoire de Josianne et de Jérémie, qui se sont rencontrés dans la vingtaine et ont fini par emménager ensemble au bout de quelques années de fréquentation. Les prénoms sont 100 % fictifs, mais pas l’histoire, qui est partagée par plusieurs femmes de mon entourage.

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Photo: iStock.com/Geber86

Josianne travaille pour une firme de traduction tandis que Jérémie est comptable. Il gagne deux fois le salaire de sa compagne. Néanmoins, ils partagent moitié-moitié tous les frais du ménage (loyer, épicerie, essence, facture d’électricité, câble, forfait internet, etc.). À la fin du mois, il reste à Jérémie suffisamment d’argent pour épargner et, par conséquent, son RÉER et son CELI sont bien garnis. Josianne, elle, arrive kif-kif, mais se trouve déjà chanceuse de ne pas être dans le rouge, elle qui a connu la pauvreté.

Au début de la trentaine, ils accueillent leur premier enfant. Monsieur prend les cinq semaines du congé de paternité, madame se prévaut du congé de maternité de 18 semaines, en plus de la totalité des 32 semaines du congé parental partageable.

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Pendant que Josianne reste avec l’enfant à la maison, Jérémie multiplie les heures supplémentaires au bureau. Gros rush, pas le choix, qu’il dit. La vérité, c’est que, puisque bébé est entre bonnes mains, il en profite pour travailler plus, car c’est ainsi qu’il se valorise, étant très ambitieux. On pourrait même dire qu’il a de fortes tendances workaholic. Mais cela lui réussit: il vient d’obtenir une promotion et devient chef de son équipe, en plus d’accepter une tâche d’enseignement à temps partiel au cégep.

Josianne, elle, se sent lessivée et est de plus en plus irritable. Elle fait souvent le reproche à Jérémie de trop travailler, de ne pas s’investir assez à la maison. Jérémie se fâche et cela vire en chicane chaque fois.

À la fin du congé parental de Josianne, le couple ne trouve pas de place dans une garderie éducative certifiée et est réticent à envoyer son trésor dans un service de garde en milieu familial, estimant que ces endroits ont mauvaise réputation.

En fait, si Jérémie n’est pas plus chaud à l’idée que sa compagne, il se dit quand même prêt à s’y résoudre. Mais Josianne a créé un fort lien d’attachement avec l’enfant durant le long congé et appréhende beaucoup de le laisser entre les mains d’éducatrices non spécialisées (le féminin inclut ici le masculin, les femmes étant, et de loin, majoritaires dans le métier).

Josianne décide donc de se sacrifier et passe un an de plus à la maison, en rompant le lien avec son employeur. Qu’à cela ne tienne, elle sera désormais pigiste. Jérémie continue pour sa part d’enfiler les heures supplémentaires au bureau et rentre de plus en plus tard. La vérité, c’est qu’il ne se contente pas de se donner au boulot, il a aussi une liaison avec une collègue.

Au bout de plusieurs mois de ce régime, rien ne va plus, le couple se délite, puis se sépare. Josianne est épuisée moralement et se sent trahie, car elle a appris les infidélités de Jérémie. Qui plus est, ce dernier a choisi d’aller vivre avec sa maîtresse, ce qui achève pour de bon le moral de Josianne.

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Au moins, il y a une bonne nouvelle: bébé, qui n’est plus un bébé, a enfin une place dans un CPE à proximité. Josianne pourra donc tenter de se tailler de nouveau une place sur le marché du travail. Mais le temps a passé, elle a un «trou» dans son CV, en plus des nouvelles contraintes à son horaire en raison de son statut de mère monoparentale. Elle se met à accumuler les petits boulots non qualifiés et mal payés et décroche de temps à autre un contrat de traduction à la pige, mais le marché est assez saturé.

Non seulement Josianne n’a pas d’économies, mais elle entre dans la spirale de l’endettement, car ses maigres revenus, incluant le montant que lui verse son ex pour subvenir aux besoins de leur enfant, ne suffisent pas à couvrir ses dépenses. De son côté, Jérémie a accepté le prestigieux poste de directeur de son service, en plus d’une nouvelle charge de cours, à l’université cette fois. Sa situation financière ne s’est jamais mieux portée.

Quand Jérémie pense à Josianne et à ses récriminations, il ressent un mélange de pitié, d’irritation et d’exaspération. Après tout, c’est elle-même qui s’est mise dans le pétrin, qu’il se dit, c’était son choix à elle de quitter son emploi, ils auraient très bien pu confier leur enfant à la première gardienne venue et elle n’en serait pas là aujourd’hui. Et puis, si elle était moins désagréable, il ne serait sans doute pas allé voir ailleurs…

S’appauvrir en aimant

Vous reconnaissez-vous dans cette histoire, en tout ou en partie? Selon Hélène Belleau, docteure en sociologie et professeure à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS), l’arrivée des enfants est un facteur d’appauvrissement pour les femmes. Et il s’agit à son avis d’un problème structurel plutôt qu’individuel.

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Au-delà des vécus personnels, ce qu’il faut considérer froidement, c’est le fait que l’égalité des chances pour les femmes n’est pas atteinte et que la maternité, toute formidable expérience humaine qu’elle soit, comporte une part d’ombre en ce que les femmes se retrouvent parfois désavantagées sur le plan des revenus et de la progression de la carrière.

En fait, ce n’est pas la maternité dans son essence qui freine les femmes, mais bien le sexisme latent dans notre société, incluant cette idée que la mère est le «parent principal par défaut» et le fait que les femmes doivent composer avec un marché du travail d’abord conçu par et pour les hommes.

C’est tout ça qu’on doit changer. Il faut faire en sorte que les mesures de conciliation travail-famille ne s’adressent plus seulement aux femmes et, en même temps, que les pères ne se perçoivent plus comme un parent de soutien venant en aide à «contremaître maman». (Et il faut plus de places dans les CPE, de toute urgence!)

Mieux partager le congé parental? Pourquoi pas! Allonger le congé de paternité? Encore mieux! Mais, surtout, nous devons changer notre manière globale de concevoir la parentalité afin que le bien-être familial cesse de reposer principalement sur les épaules des femmes. Après tout, un meilleur équilibre sera profitable à tous. Parce que des pères qui en ont marre de surinvestir la sphère professionnelle, qui veulent être plus présents à la maison, il y en a aussi et de plus en plus.

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Journaliste indépendante et conférencière, Marilyse Hamelin est l’auteure de l’essai
Maternité, la face cachée du sexisme.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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