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Je suis Hannah Baker de 13 Reasons Why

Il est temps qu’on parle du suicide, sans maquillage. Qu’on veuille le voir ou pas, on connaît tous un ou une Hannah Baker.

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Tête à chapeaux

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J’avais une dynamique familiale problématique, je vivais de l’intimidation à l’école, mon corps refusait de se développer à l’intérieur des lignes de la «beauté standard», je n’avais pas d’estime de moi, je ne comprenais pas ce qui se passait dans ma tête, je me suis isolée, je n’avais plus d’entourage, plus de réseau, moi qu’on qualifiait de «bollée», je coulais mes cours – DE FRANÇAIS, T’IMAGINES? – , moi qu’on disait vivante et fonceuse, je voulais tellement, mais tellement mourir.

Je n’ai pas enregistré de cassettes – ce n’était pas encore à la mode d’être vintage –, mais j’ai écrit mon désarroi sur des centaines de pages, sachant très bien qu’elles seraient trouvées si jamais je me suicidais. Je n’étais pas la première et ne serais pas la dernière Hannah Baker.

Comme Hannah, au bout du rouleau, j’ai cogné au bureau du counselor de mon école secondaire. Mais mon psychoéd. à moi, quand j’ai quitté son bureau et refusé son aide, il m’a couru après, littéralement, jusqu’à l’extérieur de l’édifice. T’es pas obligée de me parler, qu’il m’a dit, mais je pense pas que tu devrais partir.

Il a appelé l’infirmière – qui s’occupait de plusieurs écoles – en renfort et elle a enchaîné les appels aux ressources d’aide, répétant qu’elle avait devant elle une adolescente en détresse, se fâchant chaque fois un peu plus, martelant qu’ils étaient mieux, au bout du fil, de les trouver, les ressources, parce que non, ça pouvait pas attendre «six à huit mois». Elle a fini par m’envoyer à l’urgence en me disant d’insister sur mes idées noires, sans quoi je n’aurais pas d’aide de sitôt. Ce fut mon introduction douce-amère au système de santé mentale québécois.

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Grâce à des intervenants résolus et à un encadrement serré, il n’y a finalement pas eu de 13e cassette à mon histoire. J’ai survécu à ma première saison.

La série 13 Reasons Why, que je n’ai pas regardée seule ni d’un trait pour des raisons évidentes, m’a profondément ébranlée pendant au moins une semaine. Entre autres parce qu’elle a validé la détresse énorme que j’avais vécue à un tout jeune âge. La détresse des ados est trop souvent dédramatisée parce que «t’sais, les ados, ça a les hormones dans le tapis pis les émotions en montagnes russes. S’ils pensent que l’adolescence, c’est tough, attends qu’ils arrivent dans la vraie vie et qu’ils aient de vrais problèmes!»

La série nous confronte à leur vraie détresse et à ses très très réelles conséquences, sans filtre. Évidemment, j’ai lu les articles la promouvant ou la condamnant. D’un côté, on dit: «Enfin! On en parle sans détour!», et de l’autre: «Attention! On joue avec le feu…» Et il me semble qu’on a raison des deux bords.

Il est certainement temps qu’on parle du suicide et de tous ses aléas, sans maquillage. Mais chez ceux d’entre nous que 13 Reasons Why concerne le plus intimement, la série éveille des émotions avec lesquelles on ne peut être laissés seuls. Et il est là tout le problème.

Lorsque je lis que le gouvernement s’inquiète de l’effet 13 Reasons Why sur les jeunes, je me dis que c’est l’hôpital qui se fout de la charité. Netflix n’a que rendu la réalité incontournable, ce n’est pas sa faute si on n’a pas les ressources pour répondre aux wake-up calls.

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Je pense à l’infirmière qui, en 2017, gueule encore au téléphone qu’elle a devant elle un ado en détresse et qu’ils sont mieux, au bout du fil, de trouver les ressources parce que non, ça peut pas attendre six à huit mois. Je pense à la personne au bout du fil, impuissante, qui voit les ressources s’épuiser et les besoins demeurer criants.

À l’ère des viols et des suicides diffusés live sur les réseaux sociaux, de la cyberintimidation, du revenge porn, de la pornographie violente au bout des doigts, 13 Reasons Why est une version soft de la réalité plurielle et complexe des adolescents.

Je ne prétends pas du tout que tous devraient regarder la série ni même qu’elle dépeint le suicide de façon constructive. Mais est-ce le rôle de la fiction d’être éducative? Ne sommes-nous pas supposés, comme société, miser un tant soit peu sur l’éducation en santé mentale? Quand la fiction nous ébranle parce qu’elle reflète trop justement la réalité, il me semble qu’au lieu de craindre la première, on devrait collectivement se préoccuper de la seconde. Parce que, qu’on veuille le voir ou pas, on connaît tous un ou une Hannah Baker.

SUICIDE ACTION: 1-866-APPELLE

TEL-JEUNES :
Texto: 514 600-1002
Tél.: 1 800 263-2266

 

manal_drissi

Manal est chroniqueuse, journaliste, blogueuse et aime se dire «ironiste» de profession. Elle nous livrera chaque semaine des réflexions tout en humour et en humeurs sur les aléas de la vie d’une femme moderne. 

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