Entrevues

Unité 9 , c’est elle

L'auteure Danielle Trottier se livre.

Photo: Isabelle Paille

Photo: Isabelle Paille

Pour Danielle Trottier, Unité 9, c’est cinq ans de recherche, d’écriture, de rencontres riches. Cinq années qui ont changé sa vision du monde. Nous avons passé deux heures avec elle.

Vous faites entrer plus de 1,7 million de Québécois en prison chaque semaine… Et ils aiment ça.
Je suis ravie, et un peu étonnée de l’intérêt pour cette série et pour ces personnages.

Je crois que c’est parce qu’on découvre les personnes avant de savoir quel crime elles ont commis. J’avais dit à Guylaine Tremblay : il faut que les téléspectateurs veuillent rentrer « en dedans » avec toi. Guylaine nous ressemble. On assiste à son procès, puis c’est par elle qu’on découvre le milieu carcéral.

Pour ça, il fallait le connaître…
Ça m’a pris cinq ans. J’ai lu le Rapport Arbour sur une émeute à la prison de Kingston en 1994. À cette époque-là, les femmes étaient incarcérées dans les mêmes prisons que les hommes, de la même façon. J’ai lu le Code civil,  le Code criminel, des rapports, des milliers de pages sur l’incarcération. Et j’ai eu envie de comprendre ces femmes et de les faire comprendre.

D’abord, Service correctionnel Canada m’a mise en contact avec une femme formidable qui travaillait à la prison de Joliette depuis 30 ans. Nous avons développé un lien de confiance ; et un jour elle m’a donné le numéro de téléphone d’une ex-détenue qui avait purgé une très longue sentence et qui accepterait peut-être de me piloter. Le papier est resté sur mon bureau pendant deux semaines. Je tournais autour ; je me doutais bien que cette rencontre ferait basculer ma vie. Pas seulement ma vie d’auteure, ma vie de femme aussi.

Quand cette femme a été incarcérée, le plus jeune de ses quatre enfants avait six mois. Je ne pouvais concevoir qu’elle ait pu survivre à ça. Peu à peu, j’ai compris comment elle y est arrivée. La patience, la compréhension, la réflexion, la disponibilité qu’elle a développées… Ç’a été la plus grande leçon de ma vie… Elle est devenue ma guide dans cet univers. Elle m’a aussi appris que le passage dans les murs pouvait avoir un impact positif, pouvait t’obliger à faire le ménage dans ta vie.

Photo: Lawrence Arcouette

Photo: Lawrence Arcouette

Elle m’a souvent étonnée par la justesse du regard qu’elle posait sur le monde, par son absence de jugement. Elle a vu évoluer ma compréhension. Elle a attendu avant de me confier que la plupart des détenues avaient des relations affectueuses et sexuelles entre elles, que c’était normal en dedans. Avant de me parler de la blonde qu’elle avait eue et de son attachement pour elle.

J’ai dû démontrer à cette femme que je n’allais pas là pour farfouiller dans leur histoire, que je ne prenais pas leur vie pour un divertissement, que j’allais protéger mes sources. Au bout de plusieurs rencontres, elle m’a dit : « Veux-tu rencontrer X, qui vient de sortir après 30 ans en dedans ? » Oui. « Veux-tu que je te présente Y, qui, chose très rare, a braqué des banques ? » Oui, je voulais. Même si j’avais très peur. Comme si j’allais rencontrer des monstres.

Comment ça s’est passé ?
Ce sont des femmes comme moi, comme ma sœur, comme ma fille. Sauf qu’elles ont vécu des choses très difficiles.

En général – même si ça tend à changer –, les femmes ne commettent pas les mêmes crimes que les hommes. Elles font des vols de moins de 5 000 $ ; autrement dit, elles volent pour nourrir leur famille. Ou elles revendent de la drogue, une façon de gagner sa vie en restant à la maison avec les petits. Et quand elles tuent, c’est presque toujours leur conjoint, leur parent, leur enfant. Elles tuent des gens qu’elles aiment.

J’ai appris à lire les journaux. « Une femme tue son mari. » On nous dit comment elle l’a abattu, mais jamais pourquoi. On pense : « Elle aurait pu faire autrement. » Mais quand on a déposé mille plaintes à la police, qu’on a demandé mille fois de l’aide à sa famille, qu’on est sans ressources, avec trois jeunes enfants, qu’il est impossible de faire changer la serrure et que pour la 50e fois on va se faire casser un bras, on fait quoi ?  J’ai compris que peut-être, moi aussi, j’en serais arrivée là.

J’ai appris à ne plus détourner mon regard. C’est comme si on m’avait sablé les yeux. Tout à coup, je n’étais plus capable de vivre avec le niveau de moralité qui nous entoure. De vivre dans une société qui tolère que, à l’Hôpital Sainte-Justine, la liste d’attente soit d’un an pour les enfants victimes d’abus sexuels…

Michelle Paquette (Catherine Proulx-Lemay) et Suzanne Beauchemin (Céline Bonnier). Photo: Lawrence Arcouette

Michelle Paquette (Catherine Proulx-Lemay) et Suzanne Beauchemin (Céline Bonnier). Photo: Lawrence Arcouette

Mon pari, c’était de faire un téléroman avec tout ça. La réalité va toujours dépasser la fiction que j’écris. Car il m’a fallu  doser pour que les téléspectateurs me suivent.

Pourtant, ils en ont vu de la violence à la télé…
La fausse émotion, on est tous capables de la prendre. Les gros fusils, ils sont en plastique, tout le monde sait ça. Mais les histoires qui peuvent t’arriver à toi ou à ta sœur, la vraie souffrance humaine, c’est autre chose. Quand Élise est sortie pour la première fois, au bout de 24 ans d’incarcération, un gars a lancé sur Twitter : « De quoi j’ai l’air là ? J’ai une bière dans les mains, et je braille. »

Chacun se demande un jour ce qu’il ferait de son temps s’il se retrouvait en prison. Est-ce que les réponses qu’on se donne sont bonnes, d’après vous ?
Si tu te retrouves en dedans, c’est qu’il y a eu quelque chose de grave. Passer en justice, faire fouiller ta vie, te faire inculper et condamner pour sept, huit, neuf ans… Juste se remettre de ce traumatisme prend au moins deux ans. Ensuite, il faut que tu te questionnes sur ce qui t’a amenée là.

Je ne suis pas anti-prison. C’est trop facile de dire  qu’on ne devrait enfermer personne. Et c’est aussi trop facile de dire « Enfermez-la. » Je ne pose pas de jugement sur le milieu carcéral actuel. Mais je sais que ces femmes, il faut les arrêter quelque part. Certaines m’ont confié que la prison les avait sauvées de la mort. Que cinq ans en dedans, hors du monde de la prostitution, de la consommation, de la violence, ça leur a donné le temps de penser, de se reconstruire. Cela dit, l’enfermement a aussi des côtés pervers, la maladie mentale par exemple, qui peut s’installer au bout de longues sentences.

Ces femmes, détenues et ex-détenues, vous les voyez toujours ?
Oui, régulièrement, je leur parle, elles me donnent des nouvelles. Quand il se passe quelque chose de bon dans leur vie, elles se dépêchent de me le faire savoir, j’adore ça. Elles regardent Unité 9 et, de plus en plus souvent, je vais regarder des épisodes avec elles.

Marie Lamontagne (Guylaine Tremblay). Photo: Lawrence Arcouette

Marie Lamontagne (Guylaine Tremblay). Photo: Lawrence Arcouette

Vous ont-elles donné leur sceau d’approbation ?
Elles me l’ont donné de toutes sortes de façons. J’ai beaucoup consulté, elles m’ont accompagnée, certaines pendant cinq ans. Elles croyaient qu’on les avait oubliées.

Elles ont pas été belles, elles ont pas été fines, elles ont pas fait des beaux gestes. Alors on les a enfermées. Unité 9, c’est une façon de leur dire qu’on se souvient d’elles, qu’on essaie de comprendre ce qu’elles ont vécu. C’est vrai pour les membres du personnel aussi, d’ailleurs. Ils me disent se reconnaître…

Je reste à l’écoute de toutes les voix, même des plus contradictoires et des plus discordantes. Chaque femme vit l’incarcération à sa façon, il m’est impossible de rallier tout le monde. Plusieurs m’ont dit qu’elles aimeraient avoir une Élise. Parce qu’elle a de l’expérience et qu’elle calme la donne quand ça panique. Parce qu’elle arrive au point qu’elles attendent toutes, la sortie. Et parce qu’elle a réussi son incarcération. Élise a dit un jour : « J’ai eu une belle carrière en dedans. » Elle a été capable de faire du positif avec ce qu’elle a vécu.

Qu’est-ce que cette série a changé en vous ?
Je me suis posé beaucoup des questions que je leur adressais. Unité 9, c’est à la fois la découverte d’un sujet et la découverte de moi-même. J’ai fini par me demander si je ne me sentais pas incarcérée. Et la réponse a été oui. À plusieurs égards,  je me sentais en prison. Enfermée dans ce que je pense qu’une femme a le droit de faire ou non, dans mes préjugés, beaucoup dans mes peurs. Certaines femmes pourraient dire qu’elles sont enfermées dans leur famille, dans leur couple, dans la petite robe cintrée et le maquillage obligatoire. J’en viens à m’interroger sur toutes les prisons.