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L’égalité des sexes au Québec: où en est-on?

À l’école, au travail, à la maison ou au parlement, l’égalité des sexes est-elle atteinte? Des expertes se prononcent.

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À l’école
Spectaculaire. Le mot n’est pas trop fort pour décrire l’explosion du nombre de filles désormais hautement éduquées. En 2015, chez les 25 à 64 ans, une Québécoise sur trois avait en poche un diplôme universitaire, contre environ 17 % en 1995. Au tournant des années 2000, elles ont rattrapé les gars sur l’autoroute de la scolarité et, depuis, elles les ont carrément semés… Sauf au doctorat, où elles les talonnent tout de même : en 2013, elles représentaient 44,4 % des inscrits. À l’heure qu’il est, elles sont majoritaires dans la plupart des facultés. Fini la discrimination dont elles faisaient l’objet il y a 20 ou 30 ans lorsqu’elles souhaitaient accéder à certains programmes d’études – les métiers de la construction, par exemple.

Reste que les filles, plus que les garçons, continuent de se cantonner dans des secteurs stéréotypés à l’école – esthétique, éducation, santé plutôt que génie ou informatique. Une affaire de goût ? « J’ai de la difficulté à croire à cet argument, dit Hélène Lee-Gosselin, psychologue organisationnelle et professeure à l’Université Laval. Beaucoup font leur choix sur la base de ce qu’elles connaissent. Quand on ne voit pas de ses pairs inscrites dans tel programme, ou exerçant telle profession, difficile de s’imaginer dans ce rôle-là. Plusieurs ont intégré l’idée que, une fois mères, elles seront les principales responsables des enfants. Certaines éliminent les métiers qui leur paraissent plus difficiles à concilier avec la vie de famille. »

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Au boulot
Toutes ces cohortes de diplômées chargées de rêves et d’ambitions boostent le taux d’emploi depuis des décennies. En 1995, trois femmes sur cinq âgées de 25 à 64 ans avaient un job ; aujourd’hui, c’est presque trois sur quatre. Affairées comme des fourmis, elles sont moins touchées par le chômage que les hommes, à l’exception des immigrantes, tout de même plus nombreuses au travail qu’il y a 20 ans. Émoticône souriant : faisant fi de leur « Jell-O intérieur » – une expression de la féministe Francine Pelletier pour désigner le sentiment d’imposture qui plombe tant de filles –, de plus en plus de jeunes femmes projettent de fonder leur propre boîte ou d’occuper un poste de haute direction. D’ailleurs, elles représentent 40 % des nouveaux membres des C.A. des 50 plus grandes entreprises québécoises. Tout ça sans se sentir obligées de mettre une croix sur les bébés. Béni soit le réseau de garderies subventionnées implanté en 1997.

Photo: Cultura/Philipp Menz/Getty

Photo: Cultura/Philipp Menz/Getty

L’envers de la médaille, c’est la figure de la superwoman écœurée. Celle qui a longtemps cru qu’elle pouvait tout avoir, mais qui traîne ses anxiolytiques dans son sac parce qu’elle n’en peut plus de combler les besoins de tout le monde. « Les milieux de travail ne se sont pas encore adaptés à la réalité des deux parents qui travaillent », déplore Nathalie St-Amour, spécialiste des politiques familiales et professeure à l’Université du Québec en Outaouais. Pourquoi ne pas copier l’Australie et le Royaume-Uni, où les entreprises sont forcées de considérer les demandes des employés qui veulent des horaires souples, ou alors bosser de la maison ? Et permettre d’étaler le congé parental, comme ça se fait dans les pays scandinaves, pour qu’un parent puisse travailler quelques années à temps partiel plutôt que de partir pour un an tout de suite après la naissance.

À la maison
Plus que jamais dans son histoire, le mâle québécois s’implique dans l’éducation de sa marmaille. Amenez-en, des couches et des purées pour bébé ! Depuis 2006, il a même droit à un congé parental de trois à cinq semaines juste pour lui, une bonne idée empruntée (encore !) aux pays scandinaves. En 2014, 78 % des nouveaux papas en profitaient.

Par contre, à peine un sur trois réclame les six à huit mois auxquels il a droit, en vertu du congé parental partageable. Parce que, dans l’imaginaire collectif, la mère tient encore le premier rôle auprès des petits. C’est aussi elle qui se tape le plus de tâches peu gratifiantes telles que nettoyer, ranger, cuisiner… Une réalité qui s’observe même dans les couples où la femme passe plus de temps au bureau que son conjoint, précise Geneviève Pagé, professeure en sciences politiques à l’UQÀM. Pour y mettre fin, des experts suggèrent d’allonger le congé parental réservé aux pères, car on sait que ceux qui passent au moins trois mois seuls avec leur enfant prennent plus de responsabilités domestiques par la suite.

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À la banque
Les filles n’ont jamais eu autant de fric à elles. Même que la proportion de celles appartenant au club des plus fortunés du Québec – le fameux 1 % – augmente sans cesse depuis 1980. Cela dit, les gars remportent encore le gros de la cagnotte. Malgré le célèbre « à travail égal, salaire égal » promis par la Loi sur l’équité salariale en 1996, une Isabelle ayant obtenu son diplôme en même temps que son confrère de classe Philippe n’empochera pas le même revenu que lui, et ce, dès son premier emploi. En moyenne, les femmes gagnent 3,42 $ l’heure de moins que les hommes, quel que soit leur domaine d’études. Elles sont aussi proportionnellement plus nombreuses à vivoter au salaire minimum – à 10,55 $ l’heure. « La difficulté des tâches qu’elles accomplissent a toujours été sous-évaluée », dit Hélène Lee-Gosselin. Et puis, beaucoup de travailleuses doutent de leurs capacités – un handicap au moment de négocier leur salaire… Par ailleurs, celles qui deviennent mères sont plus promptes à mettre leur carrière sur une tablette ou à travailler à temps partiel. Une diminution de revenu qui peut avoir des conséquences dramatiques si le couple éclate. « De plus en plus de gens vivent en union libre, donc sans le filet de protection financière qu’apporte aux époux la Loi sur le patrimoine familial », s’inquiète Hélène Belleau, ­professeure à l’Institut national de la recherche scientifique. La sociologue milite pour que le Code civil permette aux conjoints de fait de bénéficier aussi du partage des biens et des revenus en cas de séparation.

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Au Parlement
Les fleurs, d’abord. Les Québécoises ont fait des percées majeures en politique au cours des deux dernières décennies, notamment en brisant l’ultime plafond de verre. En septembre 2012, l’ex-chef du Parti québécois, Pauline Marois, devenait la première femme à diriger la province. Cinq ans plus tôt, le gouvernement libéral de Jean Charest marquait aussi l’histoire en constituant le premier conseil des ministres paritaire, au sein duquel les femmes avaient hérité de hautes responsabilités, tels le ministère des Finances et le Conseil du trésor. « La population n’a pas de réticence à élire une femme, et les partis n’envoient plus leurs candidates à l’abattage électoral dans des comtés perdus d’avance, comme ça se faisait avant », constate Manon Tremblay, politologue et professeure à l’Université d’Ottawa.
Le pot, maintenant. Le vent ne souffle plus dans le dos des politiciennes. Après avoir frôlé et même dépassé les 30 % au début des années 2000 et en 2012, le taux de députées élues à l’Assemblée nationale est redescendu à 26,4 % en septembre 2015. « Les femmes ont moins l’appel de la politique parce qu’elles ne se reconnaissent pas dans cet univers conçu par et pour les hommes, dit Manon Tremblay. En plus, ça prend du temps et de l’argent pour devenir candidate ; or, elles manquent souvent des deux. » Un système de discrimination positive, par exemple minimum 40 % d’un sexe, maximum 60 % de l’autre, donnerait un bon coup de pouce aux filles, estime-t-elle. Une centaine de pays ont instauré des quotas électoraux. Pendant ce temps, le Canada trône en 49e position pour ce qui est de la proportion de femmes dans les Parlements à travers le monde… Mais cela va changer avec l’arrivée de 88 élues à Ottawa – du jamais vu ! Le cabinet du nouveau premier ministre Justin Trudeau, qui compte de nombreuses femmes, marquera peut-être aussi un changement. [NDLR: Depuis la parution de cet article, Justin Trudeau a bel et bien constitué un cabinet paritaire.]

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Avec les gars
Ouf. C’est là que ça se corse. Bien sûr, le Québec ne manque pas d’hommes de bonne volonté – chums, pères, amis, collègues – ouverts d’esprit, aimants, désireux de voir les femmes s’épanouir. « C’est même devenu immoral de suggérer que les deux sexes ne sont pas égaux », dit la journaliste Francine Pelletier. Pas mal, quand on pense que, il y a 90 ans, une fille n’était pas considérée comme une « personne » aux yeux de la loi… « Sauf que la haine et le mépris des femmes ne sont pas morts pour autant, poursuit-elle. En matière d’agressions sexuelles et de violence conjugale, on n’a pas fait de progrès. » Le tiers des femmes a été agressé sexuellement après l’âge de 16 ans. Chez les autochtones, trois sur quatre l’ont été avant même leur majorité ! « On n’a pas encore réussi à imposer l’idée qu’une fille qui dit non, ça ne veut pas dire oui, déplore Geneviève Pagé, spécialiste des théories féministes. Une bonne partie des hommes qui commettent des agressions sexuelles n’interprètent pas leurs actions comme étant de la violence. Nourris par la porno, le cinéma, la culture populaire, ils pensent que c’est normal d’insister. »

De leur côté, les filles connaissent mal leurs propres limites, ayant été éduqués à adapter leurs désirs à ceux des autres. « Ton cœur te dit que ce n’est pas correct, ces gestes-là. Tu as peur, mais, en même temps, tu veux plaire, paraître cool, ouverte à toutes les pratiques sexuelles », analyse Francine Pelletier, qui trouve qu’il est bien plus complexe d’être une femme aujourd’hui qu’il y a 20 ans. « Les strings et les camisoles bedaine pour enfants » constituent aussi selon elle un net recul. Elle décode à travers l’hypersexualisation une sorte de message subliminal : « “Vous voulez vivre comme un homme ? Au moins, arrangez-vous pour ne pas perdre en séduction !” C’est une manière de remettre les filles à leur place. »

À voir les millions de tweets qu’a générés le désormais célèbre #AgressionNonDénoncée en 2014 ; à voir les 35 courageuses qui ont fait la couverture du New York Magazine en juillet dernier pour dénoncer leur abuseur, l’acteur Bill Cosby ; à voir les voix qui s’indignent publiquement des 1 186 autochtones disparues ou assassinées au cours des 30 dernières années, il y a toutefois lieu d’espérer que la violence faite aux femmes ne sera jamais plus tolérée. « C’est relativement facile de changer les lois, mais pas les attitudes, avance Francine Pelletier. Heureusement, une nouvelle génération de féministes québécoises semblent avoir compris que l’égalité des sexes n’est pas encore gagnée, et elles osent le dire haut et fort ».

À LIRE: #AgressionNonDénoncée, un an après…

Une version longue de cet article est publiée dans l’État du Québec 2016.

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