Antoine Le Grand

Télé, théâtre, cinéma: il sera impossible de ne pas voir Antoine Bertrand au cours des prochains mois. Mais qui s’en plaindra?

 
Photo par Jocelyn Michel
Photo par Jocelyn Michel

Resto sans chichi du quartier Villeray, L’Enchanteur est, si j’ai bien compris, la deuxième cuisine d’Antoine Bertrand depuis cinq ans. Il vit à côté, s’y restaure à satiété du même plat, qu’il m’a suggéré : l’omelette L’Enchanteur, « du brie, des dattes, des amandes, un beau mélange ». Petit béret, grosse barbe, 6 pieds 2 pouces, 295 livres, l’ex-coanimateur des Enfants de la télé ne passerait pas incognito même s’il le désirait. Et pourtant, dans cette salle bondée où il a choisi une table en plein centre (!), sa présence ne fait pas de vagues. Les habitués le voient tout le temps. Les autres le regardent, sourient, se rappellent peut-être un épisode trash des Bougon, puis retournent à leur assiette. Antoine figure dans le top 10 des acteurs les plus prisés (et les mieux payés, selon un récent article de La Presse) au Québec, mais il est sûrement la moins « vedette » des vedettes. Il se dit authentique et généreux, il aurait pu ajouter sans trop beurrer gentil et sensible. « J’ai un p’tit côté beau-frère avec qui tout le monde veut aller prendre une bière. » Il a raison, mais ce sera pour une autre fois. Un allongé, svp.

Nous avions en tout 45 minutes et pas une seconde à perdre, car notre liste de sujets à couvrir était longue. Le premier : Les maîtres du suspense, en salle le 17 décembre. « C’est une comédie construite selon la mécanique du thriller et qui baigne dans le milieu littéraire, qu’on ne voit pas souvent au cinéma », explique Antoine. Le tout signé Stéphane Lapointe, auteur de sketchs pour Pierre Verville. En tant que réalisateur, il s’est fait les dents sur Infoman et la série Hommes en quarantaine, avant de tourner en 2006 son premier long métrage, La vie secrète des gens heureux. Dans ce nouveau film, un auteur à succès (Michel Côté) en panne d’inspiration depuis 10 ans utilise secrètement les services d’un écrivain (Robin Aubert), qui ne vend pas de livres et qui, lui aussi, se retrouve un jour incapable d’écrire. Il demande l’aide d’un ami, Quentin (Antoine Bertrand), éducateur dans une garderie, où il invente des contes pour amuser son auditoire.

« Dans la bande-annonce, ton personnage a l’air d’un grand bêta.

– Il a son intelligence, ce n’est pas un épais. Timide et malhabile, il ne connaît rien de la vie, habite chez sa mère, très contrôlante. À 40 ans, Quentin est encore vierge. Au fil de l’histoire, l’enfant devient un homme, c’est une naissance. »

Un beau rôle aux antipodes de « l’homme le plus fort du monde », ce fameux Louis Cyr qu’Antoine a incarné avec le type de passion qui soulève les montagnes. Mais ce qui compte surtout, assure le comédien, c’est le scénario. « Si, à la lecture, j’embarque, si c’est bien raconté, même si je n’ai que deux phrases à dire, j’accepte. C’est le scénario avant le rôle. Je suis là pour servir l’histoire, pas le contraire. » Et, pour ce faire, il est prêt à tout.

Qui d’autre que lui aurait accepté de porter un costume de lutteur laissant pendre un testicule, prestement remis à sa place par sa maman attentionnée (Louison Danis) ? « À l’époque des Bougon, j’aimais ça, la provocation. » Dix ans plus tard, le ferait-il encore ? Il réfléchit, sourire en coin. « Je suis un artisan, un soldat. Si, pour gagner la guerre, il faut que je me montre une gosse, je vais le faire, mais s’il y a moyen de ne pas la montrer et de gagner la guerre pareil [il rit], je vais la laisser dans mes culottes. » Plus sérieusement, il dit que ces scènes qu’il a tournées en costume d’Adam sont derrière lui. « Comme j’ai beaucoup donné, je deviens un peu frileux. Pas par pudeur, mais ça ne me tente pas d’être “le gars qui se met tout nu”. En vieillissant, je ne veux pas que ce soit ma seule legacy. »

À l’école de Virginie

Les maîtres du suspense est le 11e film  d’Antoine Bertrand ; pas mal pour un gars qui ne se voyait pas sur un écran. « En dernière année à l’École de théâtre [du Cégep de Saint-Hyacinthe, promotion 2002], on a eu un cours de jeu devant la caméra. En voyant  le résultat, j’ai abandonné l’idée de jouer au cinéma ou à la télé. Je me suis dit : “Je suis un acteur de théâtre, c’est là que ça va se passer pour moi.” J’ai eu la chance de tomber sur Virginie, mon école de télé. Chantal Fontaine m’a pris sous son aile, comme elle l’a fait pour tant d’autres jeunes acteurs, et m’a montré à apprivoiser ce média. C’est en forgeant qu’on devient forgeron, et c’est en jouant à la “tévé” qu’on devient bon. »

Antoine n’a pas laissé tomber le théâtre pour autant, multipliant au fil des ans – « dans des productions autogérées », précise-t-il – les personnages dramatiques, du genre que ne lui offrait pas la « tévé » et pour lequel il a une faim dévorante. Comme dans Le pillowman, pièce-choc où il incarnait un auteur soupçonné d’avoir tué des enfants. « C’était pas cent pour cent l’fun de jouer ça. Je ne suis pas un method actor ; je garde toujours un pied en dehors pour analyser pendant que je joue, mais il y a des shows qui commandent une certaine douleur et, pour celui-là, il fallait se faire mal un peu. »

Un tout autre univers l’attend à compter du 24 mars au Rideau Vert. La nouvelle de sa grande rentrée sur les planches institutionnelles a eu son effet : six mois avant la première, 3 500 billets supplémentaires étaient mis en vente pour l’adaptation québécoise et théâtrale d’Intouchables, le récent mégasuccès du cinéma français.

La scène lui a donné plus que des rôles marquants : elle a surtout été le théâtre d’une rencontre importante, celle avec Catherine-Anne Toupin.

Cupidon a visé juste il y a sept ans, pendant une production d’Appelez-moi Stéphane. Comédienne et dramaturge (l’un de ses textes a été monté chez Duceppe), Catherine-Anne n’était pas encore un nom familier (il faudra attendre qu’elle devienne Shandy dans Unité 9, en remplacement de Suzanne Clément). Lui était déjà une tête d’affiche (grâce, entre autres, à C.A., de son pote Louis Morissette). Depuis, ils forment l’un des couples les plus en vue du milieu artistique, très présents – et très amoureusement collés – sur les tapis rouges, mais plutôt absents des magazines à potins. Ils n’avaient pas rejoué ensemble, mais, avec Boomerang (à TVA, ce mois-ci), c’est maintenant chose faite. « Boomerang, c’est son idée originale », dit-il, fier de sa blonde. (Une équipe d’auteurs signent les textes, dont Isabelle Langlois, scénariste de Mauvais karma, et Caroline Allard, derrière Les chroniques d’une mère indigne.) « Quand Catherine-Anne a commencé à construire les personnages, poursuit Antoine, elle me voyait tourner autour d’elle, et à un moment donné on s’est dit : “C’est ça.” On ne cherchait pas un projet à faire à deux, mais on l’espérait. C’est une actrice que j’admire. Et comme on travaille beaucoup tous les deux, c’était une belle occasion de passer du temps ensemble. »

Le synopsis est simple, et riche en possibilités : un couple (Catherine-Anne et Antoine) fait faillite et doit retourner vivre chez les parents de la jeune femme. « Quand j’ai vu cette famille, j’ai eu le même feeling que quand j’ai vu les Bougon : ces gens, ils ont un passé, ils vivent, ils sont vrais, j’y crois.

– Les couples dans la vie ne créent pas toujours des étincelles à l’écran. Nicole Kidman et Tom Cruise, pour donner un exemple célèbre.

– Ce ne sera pas notre cas. Ce n’est pas pour me vanter, mais si les gens ne voient pas la chimie entre elle et moi, c’est parce qu’ils sont aveugles. »

Avec réserve

Il a beau avoir déjà tout montré, ou presque, Antoine reste un homme très discret. Il ne veut pas revenir sur le décès de sa mère, enterrée le jour même où il recevait le Jutra du meilleur acteur pour Louis Cyr et à qui il a rendu un hommage si touchant qu’il est impossible de regarder ce moment sans chercher un mouchoir (faites le test sur YouTube). Il sait bien que, dans Boomerang, on aura l’impression d’ouvrir les volets sur leur intimité. On aura tort, affirme-t-il. « Pour moi, quand on joue, c’est Patrick et Karine, pas Antoine et Catherine-Anne. Là où ce n’est pas évident, c’est qu’on est tous les deux hyper pudiques par rapport à notre vie de couple. Mais on n’a pas le choix. Il faudra trouver le juste milieu. Par exemple, en n’invitant pas les médias dans notre salon.

– Vous êtes ensemble depuis sept ans. Il y a une expression anglaise, the seven-year itch (« le cap des sept ans de mariage »), devenue un film célèbre avec Marilyn Monroe comme tentatrice…

– Je connais l’expression, mais c’est toi qui fais le calcul, pas moi. Cinq ans, sept ans, neuf ans, je ne compte pas les années. Nous deux, on est partis pour la longue run. Je veux me bercer avec elle sur mon perron à 80 ans. »

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