Catherine-Anne Toupin: En pleine maîtrise de son art

On la voit depuis des années dans deux des émissions télé les plus regardées, «Unité 9» et «Boomerang». Mais que sait-on de cette comédienne et dramaturge dont l’œuvre est jouée à l’étranger?

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Photo: Andréanne Gauthier

Catherine-Anne Toupin portait des verres fumés, ses longs cheveux blonds attachés sous un grand chapeau. « C’est pour me protéger du soleil, il y a beaucoup de cancers de la peau dans ma famille. » Et aussi pour circuler incognito. « Ça fonctionne, et c’est ce que je préfère. Je suis quelqu’un de privé qui aime sa petite bulle, et qui ne met pas ses dernières vacances sur Facebook ou Instagram. »

Pimpante dans sa jolie robe, elle est arrivée à pied dans un restaurant de son quartier, à deux pas du marché Jean-Talon. Fraîche comme la proverbiale rose, la comédienne aurait normalement dû avoir des valises sous les yeux et de la broue dans le toupet. « Je viens de passer trois mois à travailler 14 heures par jour, 7 jours sur 7. Et, pendant le peu de temps libre que j’avais, je devais apprendre 40 pages de texte. » Le tournage de la quatrième saison de Boomerang (TVA) à peine mis en boîte, celui de la septième saison d’Unité 9 (ICI Radio-Canada Télé) battait encore son plein. La veille de notre rencontre, elle avait joué dans le décor de la prison de Lietteville des scènes d’une telle intensité que « toute l’équipe était comme paralysée en me regardant aller dans ces eaux-là ».

Et ce n’était pas tout. Catherine-Anne Toupin s’apprêtait à reprendre sur les planches La meute, pièce signée… Catherine-Anne Toupin. Ouf !

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N’allez pas la plaindre : elle explique son tourbillon professionnel en souriant, visiblement heureuse de s’y trouver. Le mot travail revient souvent dans notre conversation, et dans les témoignages de ses collègues de plateaux. « C’est une actrice rigoureuse, qui travaille fort », dit Ève Landry, l’une de ses codétenues dans Unité 9. La comédienne Marie-Thérèse Fortin, qui joue sa mère dans Boomerang, confirme : « Une fille travaillante, très concentrée, qui ne ménage pas ses énergies. »

Le vrai du faux

Cet agenda noirci mur à mur peut compliquer le quotidien conjugal. Mais Catherine-Anne a trouvé la solution pour y remédier : créer une série télé et partager la vedette avec son amoureux, le comédien Antoine Bertrand. « Si Antoine et moi jouons dans Boomerang, c’est pour passer du temps ensemble. Avec nos métiers de fous, on peut être plusieurs jours sans se voir. C’est arrivé pendant les deux mois qu’il a tourné le film Louis Cyr, en 2013. J’étais au théâtre le soir. Quand il se levait, je dormais. Quand il revenait, j’étais sur scène. »

Elle a eu l’idée de départ de Boomerang, un concept sur lequel elle a beaucoup travaillé. « J’ai passé quatre ou cinq années à écrire presque tous les jours, et, à part Boomerang, j’ai créé trois autres projets en télé qui ne sont jamais devenus réalité. » Ruinés par la faillite de leur restaurant, deux trentenaires, Karine (Catherine-Anne) et Patrick (Antoine) n’ont d’autre choix que de retourner chez les parents de la jeune femme.

Photo: Andréanne Gauthier

À l’automne 2017, Boomerang était suivie par près d’un million de télé-spectateurs. À cela il faut ajouter, dans une même semaine, le million et demi de personnes rivées à leur poste pour Unité 9, et les 800 000 paires d’yeux qui ne rataient aucun épisode de Mémoires vives (ICI Radio-Canada Télé), où elle était aussi de la distribution.

LA question que plusieurs téléspectateurs se posent : lorsque deux amoureux fous incarnent deux amoureux fous, où s’arrête la fiction, et où commence l’intimité ? Très simple, répond-elle. « Quand on fait Boomerang, nous sommes deux acteurs sur un plateau. C’est incroyable à quel point la différence est immense entre ce qu’on joue et ce qu’on est. »

C’est aussi le sentiment de Marie-Thérèse Fortin. « Oui, c’est vrai qu’il n’y a pas grand-chose en commun entre le couple que je vois dans la vie et celui qu’on voit à l’écran. »

Pendant qu’on y était, Catherine-Anne en a profité pour, gentiment, faire une mise au point. « Je ne veux pas passer toute l’entrevue à parler d’Antoine, j’ai le désir d’exister à titre d’individu et non pas juste en tant que couple. J’aime faire mon petit bonhomme de chemin, je fais mes choses, c’est important. »

Elle avait bien raison, car les sujets ne manqueront pas.

 

 

Shandy, quel trip !

Impossible de ne pas revenir sur un moment clé de sa carrière. En 2013, Catherine-Anne a remplacé Suzanne Clément, partie en Europe tenter sa chance après avoir créé Shandy, prisonnière haute en couleur et figure parmi les plus populaires de la saison initiale d’Unité 9.

Ève Landry salue l’audace de sa partenaire. « Je l’ai trouvée très, très courageuse. Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup d’actrices qui auraient voulu relever ce défi, et elle l’a fait vraiment de main de maître. Je ne la connaissais pas, et comme on avait une scène de nudité à tourner, on a appris à se connaître assez vite, a précisé en pouffant l’interprète de Jeanne, la terreur de Lietteville. Ça a créé un lien assez fort, et c’est là que j’ai constaté son professionnalisme. Maintenant, on est de bonnes amies. »

Catherine-Anne a pris un risque, et il a été payant. « Shandy, c’est le plus gros trip de comédienne que j’aie jamais eu. Parce qu’elle va là où nous, les femmes, allons rarement : l’extrême violence, un narcissisme tel qu’elle n’a aucune écoute ni aucune empathie pour les autres, elle ne pense qu’à elle-même. Sans oublier une sexualité complètement débridée. J’ai souvent l’impression que c’est un vieux mononcle cochon. »

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Son jeu est riche de finesse et de profondeur, juge Guylaine Tremblay, dont le personnage de Marie Lamontagne est au cœur d’Unité 9. «Je me souviens d’un moment en particulier où on devait se battre. Je lui ai sauté à la gorge et, en quelques minutes, je l’ai vue jouer la colère, la peur, la surprise, le désir de vengeance. On peut dire que les fées ont été nombreuses à se pencher sur son berceau : belle, talentueuse, brillante. Catherine-Anne est une fille assez exceptionnelle. »

Une actrice-née

Elle a grandi à Ottawa, auprès d’un père fonctionnaire et d’une mère « qui a fait plein de choses, mais qui s’est surtout beaucoup occupée de nous ». Nous, c’est-à-dire Catherine-Anne et sa sœur Sophie, une universitaire, dont elle est très proche. « Pendant toute mon enfance, j’ai vu papa, que j’admire beaucoup, aller au bureau travailler avec les mêmes gens, et pour moi, cette routine, c’était la mort. » Grand rire. « J’ai toujours été attirée par les affaires casse-gueule, les trucs dangereux, j’aime ce qui est difficile, ce qui n’est pas évident. » Avec le métier d’actrice, l’antithèse du fonctionnariat, sans sécurité d’emploi, elle a été servie.

Jouer n’était pas un choix, plutôt un appel. « Mes parents m’ont raconté que, dès l’âge de deux ou trois ans, j’étais en représentation, je faisais des mises en scène avec ma sœur et mes voisins. Je suis convaincue qu’ils ont eu peur de mon choix, mais ils sont tellement dans le soutien et dans l’amour que je ne l’ai pas senti. »

Inscrite en littérature anglaise à l’Université Western en Ontario, l’étudiante passait le plus clair de son temps au département de théâtre. C’est au Conservatoire, à Montréal, que la comédienne a peaufiné son art et trouvé sa gang, comme elle dit, dont François Létourneau (elle a tenu l’un de ses premiers rôles à la télé dans Les invincibles, dont il est le coauteur) et Frédéric Blanchette. Avec eux, en l’an 2000, Catherine-Anne a fondé le Théâtre ni plus ni moins et monté 13 spectacles originaux. C’est dans ce contexte qu’elle s’est mise à l’écriture, « pour sa gang » et un peu par hasard, pour finir par pondre neuf pièces en 18 ans !

« Je n’avais pas vraiment de plan, à part celui de gagner ma vie. Pour payer mon loyer, pendant sept ou huit ans après avoir terminé le Conservatoire, j’ai été prof d’anglais langue seconde pour des Québécois et des Français. Faire un bon salaire, c’est récent. »

Une grande dramaturge

Non seulement Catherine-Anne s’est bâti un nom comme comédienne, mais elle s’est aussi forgé une réputation d’autrice. « Écrire est en fait la chose qui m’a amené des moments de pur bonheur, et aussi de grands moments de désespoir, quand j’étais bloquée devant mon ordinateur. » Le théâtre, « c’est son affaire à elle, avance Marie-Thérèse Fortin. Son succès, elle ne le doit à personne. Ce n’est ni parce qu’elle est cute ni parce qu’elle est la blonde de. »

Ce succès, local puis international, dont parle Marie-Thérèse plonge ses racines en 2004. Son titre : À présent. « La pièce est inspirée de la perte de mon jeune frère, immédiatement après sa naissance, quand j’avais neuf ans, et du vacuum inconcevable et incompréhensible que son décès a laissé. Et qui peut nous amener dans des zones tellement étranges et sombres. »

Dans À présent, un jeune couple qui connaît des frictions se lie d’amitié avec ses voisins de palier : les Gauche et leur fils dans la trentaine. Ce trio un brin bizarre va s’incruster, instaurant avec leurs nouveaux « amis » une drôle de relation. Et il y a ce bébé qui pleure mais qu’on ne voit jamais…

Photo: Andréanne Gauthier

Très remarquée à sa création, en 2008 à La Licorne, reprise chez Duceppe puis en tournée québécoise, À présent a été traduite par le Britannique Christopher Campbell, qui a tout de suite perçu son universalité. « Quand j’ai lu la pièce de Catherine-Anne, il me semblait que le ton particulier, avec son mélange de comique, de mystérieux et de déstabilisant, pourrait résonner ici », explique en français le traducteur, rejoint à Londres. En effet. Un metteur en scène réputé, et ancien directeur artistique de la Royal Shakespeare Company, a eu le coup de foudre pour Right Now, titre de la version british. Lorsqu’elle a eu vent que sa pièce allait être montée en Angleterre, Catherine-Anne s’est installée là-bas trois mois. « Normalement, je joue dans mes pièces, donc assister aux répétitions m’intéressait beaucoup. Quel plaisir de voir des artistes que tu ne connais pas travailler ton texte, et de répondre à leurs questions ! Je me revoyais à Montréal dans la p’tite cuisine de mon ancien appartement, toute seule, écrivant cette pièce… »

À se côtoyer pendant ce séjour en Angleterre, Chris Campbell et elle sont devenus des amis. « Après chaque représentation, elle était toujours un peu étonnée. Pour Catherine-Anne, tout cela semblait irréel. » La pièce made in England a reçu un excellent accueil. Transposée en cinq autres langues, dont le danois et le flamand, elle a été présentée à Mexico, à Rome et jusqu’à Melbourne (« …a nearly flawless production » [une production quasiment parfaite], selon le quotidien The Australian).

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Étrange et sombre, tordu même parfois, l’univers dramaturgique de Catherine-Anne est traversé de moments cocasses qui allègent l’atmosphère avant que soit porté le coup final. Quiconque s’y aventure n’en sort pas indemne, hanté par son voyage. « Comme acteur, on a tous une couleur à laquelle on a accès facilement, mais qu’on découvre seulement en travaillant, explique-t-elle. Et je me suis rendu compte que je suis étonnamment connectée à la colère, à la violence. Plus j’avance, plus je découvre que je n’ai pas de difficulté à faire peur. »

D’où sans doute son plaisir immense à se glisser dans la peau tatouée de Shandy. « Alors que dans la vie, je suis gentille, douce, que jamais je n’élève la voix, dans le jeu, dans l’écriture aussi, il y a quelque chose de très fort, de très violent… » Elle a marqué une pause, fouillant dans sa salade, peut-être étonnée d’être allée si loin dans les confidences, pour vite reprendre sur un ton léger le fil de ses idées. « Je suis une personne très équilibrée, je n’ai pas l’impression que je fais sortir des démons ou quoi que ce soit. »

Chris Campbell résume bien la dichotomie entre la femme et l’artiste : « Catherine-Anne est lumineuse, mais c’est la surface brillante et ensoleillée d’un lac profond et mystérieux, plein de courants dangereux… »

Une voix de femme

La meute, son œuvre la plus récente, a beaucoup d’affinités avec À présent. Dévoilée le 18 janvier 2018, au théâtre La Licorne, à Montréal, elle a été acclamée autant par la critique que par le public et fait l’objet de supplémentaires. La meute met en scène Sophie, 40 ans, qui débarque dans un bled perdu. Elle y loue une chambre dans un gîte tenu par une femme « dans la soixantaine, qui se déplace avec une canne » et son neveu, Martin, « un homme très corpulent, mi-trentaine ». Les éléments d’un drame annoncé sont en place, mais l’autrice insiste auprès des journalistes pour qu’ils en dévoilent le moins possible, gardant ainsi intact tout l’impact.

« Quand j’écris, c’est pour raconter une bonne histoire, je ne me vois jamais dans un rôle en particulier. Sinon, on se censure. » Le moins qu’on puisse dire, et sans en dire trop, c’est qu’elle ne s’est pas censurée. Dans la création, Catherine-Anne interprétait Sophie,
et Guillaume Cyr, Martin. « J’ai écrit La meute avec Guillaume en tête. Je l’ai découvert dans Louis Cyr, il était déjà ami avec Antoine, et je trouvais qu’il avait quelque chose. C’est le rôle de sa vie, il y est extraordinaire. »

Elle m’avait déniché in extremis deux places pour la première de la reprise, présentée à guichets fermés dès que les dates ont été annoncées. « À la lecture du texte, m’avait-elle dit, les gens sont happés par la violence, mais quand on voit la pièce et qu’on comprend toute l’humanité et la fragilité de ces êtres, on en oublie la violence. » La meute démarre avec un long monologue décousu livré directement aux spectateurs par Sophie, une charge explosive qui met la table pour la suite.

Extrait :
Je suis devenue un problème.
Faque on se débarrasse.
On fait le ménage.

Le grand ménage.
Décâlisse bitch !…

Le rideau tombé, un peu sonné à l’instar des autres spectateurs, je l’ai attendue au bar du théâtre pour la féliciter. Alors qu’en entrevue, elle était posée, plutôt sur son quant-à-soi, là, au sortir de scène, dans son monde, Catherine-Anne était fébrile, lumineuse, et ses phrases se concluaient souvent par un point d’exclamation. « T’as remarqué ce long silence dans la salle à la fin, quand les gens ne respirent plus ? C’est tellement fort, nourrissant pour un acteur ! C’est une drogue, c’est fabuleux ! » Et pour la dramaturge ? « Donner naissance à quelque chose qui n’existait pas, c’est tripant ! En tant que femme, c’est important de prendre la parole. Et on est de plus en plus nombreuses à le faire. Dans les dernières années, les meilleures pièces québécoises que j’ai vues ont été écrites par des femmes. » Dans sa voix, il y avait de la fierté. Et la promesse de continuer.

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