Culture

COVID-19 : un confinement en mode poétique pour Arlette Cousture

L’écrivaine Arlette Cousture, à qui l’on doit entre autres l’inoubliable trilogie Les Filles de Caleb, nous écrit en direct de sa résidence… surveillée!

J’ai mis une rallonge à la table, deux napperons, un pour moi, une serviette de table avec son anneau, une assiette, les couverts, une tasse pour le petit-déjeuner, un verre pour les 2 autres repas: ma place. Sur le second napperon, les plats de service, les condiments, le sel et le poivre, la théière, selon mon humeur. Au centre de la table, à la droite, le travail que j’ai à faire, à la gauche, le journal et le magazine que je feuillette deux fois plutôt qu’une. À l’autre extrémité de la table, un casse-tête. Mon univers pour ce temps qui s’incruste.

J’ai compris après trois jours qu’il était inutile que je place et déplace napperon et couverts à chaque repas. J’y mange trois fois par jour. Le petit-déjeuner terminé, je me place à la droite de la table, dos aux plantes et à la fenêtre, le travail devant moi.  Je m’y astreins avec un va-et-vient incessant pour remplir ma tasse de thé. Après une bonne heure ou plus, je me lève, remplit une nouvelle théière d’eau bouillante et passe au bureau. Dehors, je vois les maisons voisines, toutes identiques à la mienne, lumières éteintes. Le seul mouvement, la porte du garage de la maison d’en face. Le voisin sort avec sa voiture, s’assure que la porte et bien retombée et part pour ne revenir que 20 minutes, une heure ou deux plus tard. Il est pasteur et souvent appelé auprès d’un paroissien.

Ce jour ressemble à celui d’hier ou d’avant-hier, mais je suis confinée à demeure. Pas question d’aller dans les magasins ou au centre commercial. Non, le temps a été mis à l’heure d’été et les jours sont plus longs. Les heures, elles, deviennent interminables. Au matin, j’allume la télévision pour savoir ce que nous fera le Coronavirus aujourd’hui. J’apprends qu’il a tué une et deux et trois fois. En Italie, lui et ses compères déguisés en Mafiamen ont fait tout un carnage. Ici, notre ennemi est en parfait habit de camouflage. Nous ne le voyons pas.

Les jours sont insensés mais pas autant que ceux des Parisiens qui ne peuvent plus sortir sans autorisation sauf pour acheter le pain quotidien et se dégourdir chichement les jambes en promenant le chien.

J’ai le sentiment que ma maison est à moitié morte. Elle vit de peine et de misère. Mes pensées vont des cloîtrés aux prisonniers. À ceux qui ont vu leur croisière se prolonger impunément à attendre une attaque virale ou non. Aux Chinois qui se sont retrouvés assis directement sur le nid de l’éclosion. À tous ceux qui n’ont pu survivre pour nous raconter leur descente aux enfers. Je me sens en résidence, surveillée dans ma propre maison. Big Sister m’a à l’œil et elle est résiliente.

J’enfile mon manteau et je m’échappe. Cinq minutes et je suis rendue directement au paradis, assise devant le fleuve sans glace qui se réchauffe après avoir eu si froid. J’ai les mains gantées et les bottes aux pieds. Hier le fleuve était excité comme un adolescent. Aujourd’hui, il coule, indolent, en attente de son premier bateau qui devrait se pointer ce week-end. Les lumières des rives s’allumeront en jaune et leur reflet tracera cette ligne jaune de leur route.

Je passe à la petite poste et me dirige vers la maison qui ignore complètement qu’elle est habitée de pensées muettes. Les enfants n’ont pas sorti leurs vélos ni leurs jouets. La soirée sera terne.

Arlette Cousture

Monument de la littérature québécoise, Arlette Cousture a notamment signé Ces enfants d’ailleurs ainsi que la trilogie Les filles de Caleb. Son plus récent roman, En plein choeur, est paru chez Libre Expression, en 2018.

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