Culture

Élisabeth Vallet: la démocratie est en péril

La démocratie est-elle en péril? Peut-être, d’où l’importance de chérir nos droits et nos libertés, ainsi que ceux des autres, croit la politicologue Élisabeth Vallet.

Ses grands yeux bleus ne m’ont jamais vraiment quittée: il y a plus d’une décennie, c’est un petit bonhomme de cinq ans qui a été mon premier véritable contact avec la frontière, aux limites de l’État mexicain de Sonora et de celui de l’Arizona, aux États-Unis. Tout petit, mais fermement campé sur ses deux pieds, le regard plein d’espoir et de crainte, il clamait « Voy a intentarlo hasta que tenga suerte» – je vais essayer jusqu’à ce que j’aie de la chance.

Cette chance, c’était celle de passer de l’autre côté du mur pour aller aux États-Unis. De trouver le bon passeur, sans se faire prendre, sans faire de mauvaise rencontre, sans se blesser dans ce désert qui ne pardonne pas… Je n’ai pas su ce qu’il fuyait. La peur. La mort. La faim. Pour les migrants qui arrivent au pied du mur, c’est parfois tout cela en même temps.

Et je suis repartie de l’autre côté de la frontière, vers le désert de Sonora, magique et féroce. Là où les cactus saguaros s’élancent, les bras vers le ciel comme s’ils prenaient les dieux à témoin. Là où les étoiles brillent comme nulle part ailleurs. Là où les oiseaux s’époumonent quand le vent chante dans les montagnes. Là où se conjuguent cette violence contenue, ces tragédies et la douceur des confins. Car à la périphérie du territoire américain, où se trouvent les comtés parmi les plus pauvres des États-Unis, le monde est bon et les chansons de la frontière racontent l’espoir d’un monde meilleur.

Un espoir que, désormais, le mur de Trump dévore, détruit, déchire. Ce mur que cette administration continue de construire, en sacrifiant les écosystèmes fragiles du désert, les précieuses oasis, les terres ancestrales de la Première Nation Tohono. Et cela, au mépris de tout ce qui forme la frontière, longtemps délaissée et dorénavant instrumentalisée jusqu’à devenir centrale à toute une stratégie électorale…

Le mur est en fait l’emblème d’un monde confiné dans une réalité alternative. Car c’est bien d’une illusion qu’il s’agit. L’illusion d’une forteresse impénétrable. Or, il n’arrête ni les contrebandiers ni les pandémies: le mur ne filtre que les plus vulnérables. Il les tue aussi. C’est lui, fruit de l’obsession électorale d’un entrepreneur de téléréalité, qui plante ses dents dans un univers fragile, presque délicat. C’est ce mur qui est devenu le symbole du monde qui se referme aujourd’hui, telles des mâchoires qui claquent comme des pièges à loups, qui broient ce qu’elles trouvent sur leur chemin.

Plus sûrement encore, le mur est devenu l’incarnation de cet «encastellement» du monde. Plutôt 70 fois qu’une. Car les murs sont autant à scarifier les frontières à l’échelle planétaire. Et, avec eux, vient la normalisation de la surveillance, tout comme l’effritement progressif des droits de la personne – des migrants, mais aussi des citoyens qui vivent le long des frontières. Et par capillarité, lentement, cette usure de l’État de droit gagne le cœur des démocraties. Sournoisement d’abord, puis de plus en plus ouvertement, les attaques se font plus virulentes, l’érosion plus apparente. En Hongrie, au Brésil, aux États-Unis, les démocraties deviennent diaphanes, le socle sur lequel on les pensait assises paraît soudain friable. Sur les 167 États qu’a évalués The Economist Democracy Index en 2019, seuls 22 bénéficiaient encore du titre de démocraties pleines et entières, dont le Canada.

Mais c’était en 2019. Puis 2020 est arrivée, tonitruante et effrayante. Déjà annus horribilis alors qu’elle n’est qu’à mi-chemin. Elle nous aura peut-être appris qu’il nous fallait vénérer nos libertés et célébrer notre démocratie comme un joyau en voie de disparition, qu’il fallait chérir notre communauté comme notre famille. Parce que, dans les yeux bleus de ce petit homme qui croyait à son avenir, il y avait peut-être le nôtre… Et ce besoin de ne pas trahir cet espoir.

Élisabeth Vallet

Photo: Sylvain Légaré

Élisabeth Vallet est professeure en études internationales au Collège militaire Royal de Saint-Jean et directrice de l’Observatoire de géopolitique de la chaire Raoul-Dandurand de l’UQÀM. Elle est chroniqueuse à Radio-Canada et au devoir depuis 2014.

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