Léane Labrèche-Dor, le sens de la maîtrise

En ce matin d'hiver, j’ai rendez-vous avec Léane Labrèche-Dor à 9h30 dans un café d’une banlieue aisée de Montréal. Je suis arrivé plus tôt afin de choisir une table un peu à l’écart. À 9h28 et 39 secondes, j’aperçois la comédienne qui descend de sa voiture. Elle replace son bonnet de laine noir, puis se dirige vers le café en pressant le pas. À 9h29 et 56 seconde, elle s’approche de l’entrée. À 9 h 30 pile, elle franchit le seuil et se dirige vers moi. « Je ne suis pas en retard, j’espère? J’haïs tellement ça », me lance-t-elle aussitôt. L’honneur est sauf.
Je lui tends la main. Elle l’ignore, s’approche et me fait la bise comme si nous étions de vieux amis. Cette impression de proximité – de connivence, même – ne me quittera pas pendant les deux heures que durera notre rencontre.
Premier constat qui s’impose rapidement: Léane mène sa vie – et cette entrevue – comme une première de classe. Chaque question donne lieu à une longue réponse mûrement réfléchie, qui part parfois dans tous les sens, mais qui, en fin de compte, se révèle toujours précise. « Je parle trop, non? » me demande-t-elle à plusieurs reprises.
La comédienne de 37 ans – dont plus de 1,1 million d’inconditionnels d’Antigang suivent les péripéties dans cette quotidienne de Radio-Canada – ne le cache pas : elle adore ce qu’elle devient. « J’aime vieillir. J’apprends sur moi, je me comprends mieux, et ça fait de moi une meilleure amie, une meilleure amoureuse et une meilleure personne », dit-elle.
Être meilleure – être LA meilleure – a longtemps été son leitmotiv. Au point d’être « gossante », comme elle le dit elle-même. « En classe, j’avais toujours la main en l’air pour répondre aux questions. » Même intensité à la gymnastique, qu’elle a pratiquée de façon assidue pendant de nombreuses années, avant de devoir abandonner en raison d’une blessure. « Ça a brisé mon rêve olympique; je voulais suivre les traces de Nadia Comăneci, mon idole. » La gymnaste roumaine avait ébloui la planète aux Jeux olympiques de Montréal, en 1976, en devenant la première à obtenir un 10, la note parfaite. « Mais je me suis calmée depuis », assure Léane.
Elle a beau s’en défendre, ce désir de perfection l’habite encore et impressionne son entourage. Danièle Méthot, la réalisatrice d’Antigang, ne tarit pas d’éloges à l’endroit de Léane, qui incarne la coiffeuse Fanny Boutin dans la série: elle lui trouve une vivacité incroyable, une grande intelligence, une ouverture d’esprit et une spontanéité extraordinaires. « C’est aussi une trooper – une joueuse d’équipe. Par exemple, si quelqu’un suggère de déplacer une lampe, Léane est déjà partie le faire, même si ce n’est pas son rôle. En plus, elle donne de l’énergie à l’équipe et nous fait rire. Elle est tellement drôle! »
Il suffit de l’avoir vue dans SNL Québec, émission d’humour à sketches. Ça saute aux yeux. « Léane a un sens du timing qui n’est pas donné à tout le monde et qu’elle maîtrise avec brio », note Stéphanie Blais, qui lui a enseigné le théâtre au secondaire. Or, à ses yeux, son ancienne protégée est tout aussi à l’aise dans le drame.
Depuis sa sortie de l’École nationale de théâtre, en 2012, Léane cumule les rôles dramatiques : Les muses orphelines, J’accuse et Kukum au théâtre; Chien de garde, Lignes de fuite et Les hommes de ma mère au cinéma; Cerebrum, Haute démolition et, bien sûr, Antigang à la télé, pour ne nommer que ceux-là.

Le poids du nom
Léane Labrèche-Dor est la fille de Marc Labrèche et la petite-fille de Gaétan Labrèche et de Georges Dor, trois monuments de la culture québécoise. Sa généalogie, on l’aura compris, en impose. Pourtant, à l’adolescence, elle était loin d’envisager une vie sous les projecteurs. Ce qui la passionnait alors, c’étaient les arts plastiques et l’histoire de l’art.
Et c’est encore le cas. « Chaque année, je m’inscris comme étudiante libre à des cours d’histoire de l’art à l’Université de Montréal ou à l’UQAM, pour finalement ne jamais les suivre, par manque de temps », reconnaît-elle. Sitôt le secondaire terminé, elle entre en arts plastiques au cégep. Le théâtre demeure en marge : des cours parascolaires, surtout « pour avoir du fun » et se créer un cercle d’amis. Mais elle se rend vite à l’évidence : les arts plastiques l’ennuient, tandis que le théâtre, le soir, la passionne.
Ce choix des arts plastiques avait étonné Stéphanie Blais. « Elle avait tellement de talent en interprétation », se rappelle l’enseignante, qui a vu passer plus de 1000 élèves au fil de sa carrière, dont environ 300 dans sa troupe.
Elle se rappelle parfaitement l’audition que Léane a passée pour en faire partie. « Je m’étais dit : “Toi, ce n’est pas parce que tu t’appelles Labrèche que tu vas avoir un passe-droit.” Finalement, elle a fait la meilleure audition que j’aie vue dans toute ma carrière. » D’où sa surprise quand elle a su que Léane ne poursuivait pas dans cette voie après le secondaire. « Mais je savais qu’elle y reviendrait. Je l’avais dit à ses parents. Elle avait une présence sur scène hors du commun. » Une présence qui, aux yeux de son ancienne enseignante, rappelait celle de son grand-père Gaétan.
Comme Marc l’avait vécu avec Gaétan, il était inévitable que Léane soit à son tour comparée à son père, à qui elle ressemble beaucoup. « Je savais que ça viendrait avec cette pression », dit-elle en grattant le vernis noir de ses ongles. Mais elle était loin de se douter que certains commentaires seraient réellement cinglants.
« Des gens m’écrivent pour me dire que je suis le pire cas de népotisme au Québec, que je ne “vaux pas d’la marde”. À un moment donné, ça me mettait en “tabarnac”; je trouvais ça insultant par rapport aux efforts que je mettais. Allô, les amis! Avez-vous vu le nombre d’entreprises au Québec dont le nom se termine par “et fils” ou “et fille”? »
Elle se ressaisit. « Il faut que j’arrête de donner trop d’importance à ça. »

Le cancer, cet ennemi
Léane n’hésite pas une seconde lorsque je lui demande si elle pense souvent au cancer, qui a emporté sa mère et ses deux grands-pères. La réponse est frontale. « Je suis convaincue que je suis pleine de cancer en ce moment. Je n’y peux rien, c’est la vie. »
Ce constat ne l’empêche pas de voir à quel point la maladie est injuste. « Il y a des gens qui n’ont jamais fumé une clope, jamais touché à une goutte d’alcool, et qui l’ont quand même. Alors, tout ce qu’on peut faire, c’est de vivre le plus sainement possible. »
Il y a quelques mois, Léane a accepté de devenir porte-parole de la Société canadienne du cancer, notamment pour souligner le rôle crucial que joue l’organisme dans la recherche scientifique. « Des bonds de géant ont été faits depuis Fabienne [sa]. L’immunothérapie, par exemple, n’existait pas à l’époque », fait-elle remarquer.
« Je regarde le père de Mickaël [Gouin, son conjoint]. Il en est à sa quatrième récidive de cancer et, chaque fois, il réussit à le vaincre. Les traitements sont parfois difficiles, mais il est debout, il est vaillant, il fait ses affaires. C’est tellement différent d’avant. »
En s’associant avec l’organisme, Léane vise aussi à mieux faire connaître les services offerts aux personnes atteintes de la maladie, comme la ligne d’écoute et les centres d’hébergement et, bien sûr, à encourager les dons. « Parce que c’est la Société canadienne du cancer qui investit le plus dans la recherche au pays », dit-elle.

Le prix de la rigueur
Lorsque je lui demande comment elle se décrirait, elle hésite. Son regard vert olive se perd au loin. « Je suis loyale et j’ai le sens de la communauté, dit-elle enfin. En groupe, on arrive à faire de meilleures choses, on apprend, on évolue. » « Et je suis intense », ajoutera-t-elle plus tard, en riant. « Je fais ma liste d’épicerie en fonction de l’emplacement des produits dans le supermarché. Et si c’est mon chum qui fait les courses, je lui texte la liste, organisée de la même façon, selon l’épicerie où il s’arrêtera. Je suis fatiguée, très fatiguée! »
Comme bien des femmes, Léane est aux prises avec des problèmes légués par celles venues avant elle, estime sa grand-mère, Michelle Labrèche-Larouche, énergique octogénaire. Dans son petit appartement aux murs couverts d’œuvres d’art – dont plusieurs signées Léane Labrèche-Dor –, Michelle s’enthousiasme : « Elle a tous les talents. Mais elle est tellement organisée, tellement perfectionniste qu’elle prend naturellement le lead. C’est un problème que je note chez beaucoup de jeunes femmes autour de moi. Elles ne donnent pas de lousse. »
La principale intéressée médite ces paroles quelques secondes, puis concède que cette tendance à tout prendre en charge ne relève pas seulement du tempérament. Elle y voit l’héritage d’un rapport au pouvoir longtemps refusé aux femmes : « Elle a raison, je dois travailler là-dessus. Ce n’est pas que les hommes ne sont pas là pour nous épauler, mais il reste qu’il y a un legs, et il est ancré profondément. Rappelons-nous qu’il fut une époque où les femmes ne pouvaient même pas avoir un “estie” de dollar à leur nom », s’emporte-t-elle.
Les paroles de la grand-mère trouvent un écho chez l’ami Benoit McGinnis, selon qui Léane a toujours été « très maman », toujours dans l’accueil. Ils se sont rencontrés en 2009, au cours d’un été qu’il qualifie de magique. « Un été de party », raconte-t-il. « On était un groupe d’amis très soudé. On sortait dans les bars, on avait des conversations profondes, on soupait chez l’un, chez l’autre… et surtout chez Léane. On débarquait avec des bouteilles de vin, et elle cuisinait. Elle a toujours été tournée vers autrui, à la recherche d’une connexion réelle. »
Deux heures passées en compagnie de Léane auront suffi pour que je comprenne ce que le comédien voulait dire. Après avoir débarrassé elle-même notre table, elle me laissera avec l’impression d’une réelle connexion. De deux choses l’une : ou bien la comédienne a joué son rôle d’interviewée à la perfection, ou bien notre rencontre s’est vraiment déroulée sous le signe de la sincérité. Je préfère la seconde hypothèse.
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Journaliste depuis plus de 30 ans, Daniel Chrétien se passionne pour les magazines. Il a notamment mis sa plume au service de Québec Science, de L'actualité et de Châtelaine, où il a travaillé comme rédacteur en chef adjoint pendant cinq ans. Au cours de sa carrière, il a remporté une dizaine de prix de journalisme, dont le prix Jean-Paré, remis au journaliste magazine de l'année au Québec. Aujourd'hui journaliste indépendant, il continue à collaborer avec Châtelaine sur une base régulière, en signant des reportages culturels ou traitant de sujets sociaux qui touchent les femmes.

