Culture

Martine Bertrand, artiste avec un grand A

Créatrice de mode et artiste peintre, elle a mis son talent au service des plus grandes institutions, de l’Opéra de Paris à La Scala de Milan. Mais c’est pour son travail sur le film L’arrivée (Arrival), de Denis Villeneuve, que des millions de personnes connaissent Martine Bertrand sans le savoir: c’est elle qui a imaginé les cercles énigmatiques permettant aux humains et aux extraterrestres de communiquer. Son nouveau défi: Dune, la prochaine création du cinéaste québécois.

Bonjour. J’aimerais parler à madame Bertrand, Martine, pas Janette.» Au bout du fil, en guise de réponse, un rire résonne, franc, quasi enfantin. Il reviendra souvent ponctuer la conversation. Confinée dans sa maison de Longueuil pour les raisons que l’on sait, l’artiste au parcours étonnant et éblouissant s’amuse de l’intérêt qu’on lui porte. «Vous voulez vraiment savoir ça ? » demandera-t-elle à la suite de questions anodines que je lui pose sur son passé professionnel.

Une trajectoire hors de l’ordinaire

Son nom, son visage juvénile, presque espiègle, sont peu connus, voire pas du tout. Son travail, par contre, fait le tour du monde. Quant à l’œuvre qui a eu le plus fort retentissement, elle a vu le jour par hasard, « et en 15 minutes », précise Martine, avec un mélange de fierté et d’étonnement. Retour en 2015. Patrice Vermette, son conjoint, directeur artistique attitré de Denis Villeneuve, planche sur le nouveau projet du cinéaste québécois, L’arrivée. Ce film de science-fiction raconte la venue sur Terre d’ovnis. « Patrice avait conçu les vaisseaux et tout le reste. Il manquait le langage des extra-terrestres. De nombreuses personnes avaient soumis des idées, mais ça ne marchait pas. » La consigne: que ce langage soit circulaire, d’apparence menaçante.
« Je me suis proposée. Je savais que j’étais capable de le faire.» Le lendemain matin, Patrice découvre plusieurs dessins, dont l’un qui s’apparente à une tache laissée par une tasse de café sur un napperon de papier. «Il m’a dit : j’aime beaucoup ! Peux-tu m’en faire d’autres ?» Martine s’est exécutée. Le cinéaste a approuvé. Et cette « langue » au cœur de la trame narrative, inventée à partir de l’esquisse initiale de Martine, a joué un rôle primordial dans le succès international, critique et public du film.

L’arrivée

De TVA à La Scala

Martine Bertrand n’est pas linguiste, et les Martiens la laissent indifférente. Seuls ses doigts de fée à l’inventivité débordante ont propulsé en orbite la carrière de la diplômée en arts vestimentaires du cégep Marie-Victorin. « À ma sortie de l’école, j’aurais bien aimé pondre ma propre collection de vêtements », confie la femme de 56 ans sans le moindre regret. Sauf que, de fil en aiguille, la couturière a pris une autre avenue, direction la publicité, les vidéo-clips et, surtout, la télé. « J’ai travaillé à TVA sur Entre chien et loup», dit-elle en pouffant, presque gênée de nommer ce téléroman du terroir diffusé à la fin des années 1980. Elle y a tout appris. « Je faisais des costumes d’époque vite, sans budget. » Elle s’y est aussi initiée à la création de chapeaux. Devenue modiste, elle fabrique de ses mains de jolis bibis qui coifferont bientôt une poignée de vedettes, dont Andrée Lachapelle et Mireille Deyglun. À l’époque, sa chambre sert d’atelier, dans un appartement partagé avec son frère danseur de ballet. « Un des amis de Luc a vu mon travail et m’a demandé d’habiller les danseurs d’un spectacle », dit-elle. Dans la salle, un jeune chorégraphe de la banlieue d’Ottawa à l’orée d’une carrière internationale est ébloui. «Ce que Martine avait fait était magnifique», se remémore Jean Grand-Maître, rejoint à Calgary, où il est directeur artistique de l’Alberta Ballet. Il ne tarit pas d’éloges envers cette complice.

« Créer des costumes pour des danseurs exige un talent particulier. Elle mélangeait les tissus, en inventait. Sculptés sur les corps, ils devenaient une seconde peau. Sa technique était unique », renchérit-il. De 1994 à 2011, Martine et Jean Grand-Maître formeront un tandem parfait que s’arracheront les opéras les plus prestigieux – ceux de Munich, Paris, Oslo… sans oublier la célébrissime Scala de Milan. « Je suis la première Québécoise à y avoir créé des costumes », précise-t-elle. Relater cet épisode magique où les souvenirs se bousculent la rend soudain nostalgique.

« Quand le responsable de l’entreposage des costumes de La Scala m’a montré où se trouvaient les miens, il a pointé du doigt ceux d’à côté, signés Picasso !» Martine a atteint un sommet de créativité en 2009 avec Love Lies Bleeding, le flamboyant ballet que Jean Grand-Maître a consacré à Elton John. Costumes de canard, de joueur de baseball et d’astronaute, beaucoup de paillettes, un peu de Marie-Antoinette, même une drag-queen. Bref, le glam-rock sur pointes… et patins à roulettes. Le résultat a séduit l’interprète de Rocket Man. « J’ai reçu un mot d’Elton, qui me félicitait », dit-elle.

Muses et Créateurs, encre de Chine et aquarelle  –  La Plage, encre de Chine et aquarelle

Une nouvelle ère

Dans l’intervalle, avec Patrice Vermette, elle a eu le temps d’avoir deux enfants. Aujourd’hui âgés de 18 et 16 ans, Lili et Arnaud ont connu une vie familiale singulière, avec des parents que leur profession amène à l’étranger pendant plusieurs semaines, parfois des mois. « Patrice et moi, on est une équipe. Quand il partait, je restais, et vice versa. » Une seule règle : « Je passe toujours quelques jours au moins sur les tournages de mon chum. Quand je vois ses décors, je suis toujours impressionnée. Il n’aimera pas que je le dise, mais c’est mon héros. » Elle l’a accompagné à deux reprises à la cérémonie des Oscars, où il a été mis en nomination pour L’arrivée et pour Victoria (2010), de Jean-Marc Vallée.

C’est d’ailleurs lors d’un séjour à Paris où le même Jean-Marc Vallée tournait des scènes de Café de Flore, en 2011, que Martine a eu un déclic. « Je dessinais les gens sur le plateau [dont la vedette du film, Vanessa Paradis] pour mon plaisir. Quand Jean-Marc a vu mes croquis, il a voulu qu’ils soient inclus dans un livre avec son scénario. »

Du coup, Martine a troqué sa machine à coudre contre l’encre de Chine. Ses toiles, d’une folle originalité et dont plusieurs abritent une foule de minuscules personnages tous différents, sont régulièrement exposées au Québec et en France. « J’aimerais en produire une très grande pour l’hôpital Sainte-Justine, rêve-t-elle à voix haute. Les enfants pourraient s’endormir en comptant les petits bonshommes. »

Denis Villeneuve, qui brille à Hollywood, a de nouveau fait appel à Martine pour le très attendu Dune, une saga futuriste dont le budget s’élève à 100 millions de dollars. Peu de détails ont filtré sur ce film tourné en Hongrie et en Jordanie avec la sensation de l’heure, Timothée Chalamet, dans le rôle-titre. À l’instar des autres collaborateurs, Martine est tenue au secret. « Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai dessiné des murales qui ont été reproduites… Un grain de sable dans le film. »

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