Rencontre avec Ariane Moffatt

L’artiste a partagé avec notre journaliste un pâté au poulet, son bonheur d’être mère et ses angoisses de conciliation travail-famille.

 
Ariane Moffatt. Crédit photo: Max Abadian
Ariane Moffatt. Crédit photo: Max Abadian

Un traîneau rouge à deux places appuyé contre le mur près de la porte d’entrée : c’est probablement la bonne adresse. Ariane vient ouvrir, me fait la bise. Dans l’âtre, les flammes dansent ; dans l’air flotte l’arôme d’un pâté au poulet chaud ; un soleil d’hiver entre par les larges fenêtres rustiques donnant sur la cour arrière, où une vespa enneigée rêve d’été. « J’espère qu’elle ne sera pas trop rouillée, j’ai même pas eu le temps de la recouvrir. »

Le temps, Ariane court après, comme toutes les nouvelles mamans ; quand les bambins viennent au monde en tandem, on peut parler de marathon. Paul et Henri, « les boys » comme elle dit, avec toujours dans la voix un mélange de fierté et d’émotion, sont à la garderie, mais on sent partout leur présence. De la minicuisine Ikea adossée à la vraie (« Ça les tient occupés pen-dant qu’on prépare à manger ») à une jolie pièce très éclairée transformée en salle de jeux, « les boys » ont fait leur nid chez les filles, Ariane et sa blonde Florence, une psychologue.

Crédit photo: SPG Lepigeon
Crédit photo: SPG Lepigeon

Sur le manteau de la cheminée, l’endroit idéal pour accueillir un trophée (quand on en a gagné une dizaine, on peut être modeste), trône un cactus chétif, le genre qui survit même quand on l’oublie. Où se cachent les Félix, le Juno, le Grand Prix du disque de l’Académie Charles-Cros, les disques de platine et d’or ? « Au studio d’enregistrement. Ma maison, c’est ma maison. Je n’aime pas mélanger vie professionnelle et vie personnelle. »

Pourtant, ma présence ici brouille les cartes. Signe qu’elle fait confiance à ce magazine et qu’elle a passé l’éponge. Car la dernière fois qu’elle a orné la couverture de Châtelaine, en 2006, le résultat final l’avait mise en rogne. Elle l’avait même relaté à l’émission Tout le monde en parle. Et cette fois-ci ? « L’équipe a été formidable, je n’ai jamais senti que les gens se disaient : “Oh boy ! Qu’est-ce qu’on va faire avec elle ?” Ma beauté a été valorisée. »

C’est vrai qu’elle est belle, avec son rire facile et savoureux, avec ses cheveux plus longs. « Je les laisse pousser comme jamais, je te le jure, en show, ça va être le fun à faire bouger », dit-elle, remuant la tête comme une rockeuse sur une scène.

Je ne l’avais jamais rencontrée. Je connaissais ses chansons les plus populaires, Point de mire, Je veux tout, Montréal, avec un (énorme) faible pour l’extraordinaire Poussière d’ange, version live (album À la Station C). Un must, et des frissons à chaque écoute. Avant de frapper à sa porte, j’avais aussi lu d’un bout à l’autre I(ma)ges & réflexions, l’excellent livre textes et photos paru l’an dernier dans lequel l’artiste se raconte avec franchise et humour. Au fil des pages, j’ai appris qu’Ariane Moffatt « ne supporte pas l’autorité », que Daniel Bélanger la qualifie de « garçon manqué mais fille réussie » et qu’elle a chanté « Like a Virgin au motel Ville-Marie dans un karaoké improvisé de fin de soirée ». Je me doutais bien que je ne m’ennuierais pas.

Photo tirée du livre «I(ma)ges & réflexions». Crédit photo: SPG Lepigeon
Photo tirée du livre «I(ma)ges & réflexions». Crédit photo: SPG Lepigeon

Ari qui rit

Elle avait pris congé du studio ce jour-là, mais je voyais que sa tête et une partie de son cœur y étaient, à peaufiner l’album 22h22. À l’évidence, l’auteure-compositrice-interprète aime les titres mystérieux, même sibyllins, par exemple celui de MA, son CD bilingue sorti en 2012. « MA réfère à un concept japonais, désigne la distance qui sépare deux entités, celle qui en assure la spécificité, la distinction, l’intervalle », disait-elle à l’époque au journaliste de La Presse, qui faisait oui mais ne comprenait guère. Et 22h22 ? Je risque une explication : c’est l’heure de la naissance des jumeaux, enfin, du premier ? « Non, non ! C’est plus compliqué que ça. Bon, je sens qu’avec 22h22 je vais passer les prochains mois à m’expliquer, comme avec MA. » Elle a pensé baptiser son cinquième album de chansons originales simplement Ariane Moffatt, mais… « Je ne pouvais pas taire mon élan de création et toute ma démarche qui s’expriment avec 22h22. Quand les gars étaient encore bébés, je tombais souvent sur cette heure-là sur le cadran. Avant leur naissance, j’étais rarement à la maison le soir… Je ne suis pas une adepte de numérologie ou d’ésotérisme, mais j’aimais imaginer ce moment précis comme un point de bascule entre ma vie d’avant et celle d’aujourd’hui, très rationnelle et ancrée dans le quotidien. Comme si, à cette heure, tout était possible. »

Sur l’album, trois chansons, dont 22h22, sont cosignées Tristan Malavoy-Racine. À ses multiples chapeaux – poète, chanteur, journaliste, éditeur, responsable des pages culturelles à L’actualité –, Tristan peut désormais en ajouter un autre. « C’est mon parrain d’écriture », déclare Ariane – qui le surnomme aussi « mon petit prince », à cause de son allure de jeune premier romantique aux cheveux bouclés. « Ah, je ne savais pas qu’elle m’appelait ainsi, m’a dit en riant le petit prince au téléphone. Déjà, parrain d’écriture, c’est pour moi très impressionnant. Ariane n’a pas besoin d’aide pour écrire. Mais quand elle s’aventure sur des terrains qu’elle connaît moins, plus poétiques, elle a ce réflexe rare pour une artiste aussi établie d’aller chercher un regard. Un accompagnement. Je l’avais fait déjà pour I(ma)ges & réflexions. La côtoyer dans une sphère de création, c’est électrisant. Elle a 15 idées à la minute ! »

Photo tirée du livre «I(ma)ges & réflexions». Crédit photo: SPG Lepigeon
Photo tirée du livre «I(ma)ges & réflexions». Crédit photo: SPG Lepigeon

Quiconque suit Ariane depuis Aquanaute – son premier opus lancé en 2001, vendu à 135 000 exemplaires et qui l’a de facto imposée, à 23 ans, dans le paysage musical francophone – se sentira en terrain connu. « C’est très synthé, très aérien, planant, encore une fois. C’est aussi un album assez doux, le plus smooth de ma carrière. » Sur cette musique, qu’elle qualifie de « dream pop », elle a couché des mots qui parlent de rêve, d’amour, de voyage intérieur… et des jumeaux : « Ces deux tours infinies, qui m’ont toujours fascinée / Je comprends enfin aujourd’hui, qu’elles sont nos garçons adorés » (Les deux cheminées). Quant à la chanson Nostalgie des jours qui tombent (« Faire la fête, fêter quoi ? / Des jours qui ne reviendront pas ? »), elle fait écho au choc ressenti quand Ariane a soufflé 35 bougies. « Oh mon Dieu, cet anniversaire-là m’est rentré dedans ! » Il y aura bientôt de cela un an, et c’est comme si les chandelles fumaient encore.

« Ari a vécu ça dans le contexte d’une artiste de 35 ans qui, mère de deux enfants, a envie de se renouveler avec une réalité plus casanière, explique Stéphanie Moffatt, sa sœur. Envie aussi de demeurer pertinente et actuelle, tout en étant de son temps sans essayer d’être une jeunesse, ce qu’elle n’est plus. Je crois qu’elle a remporté son défi. » Stéphanie, aînée de sept ans d’Ariane, lui ressemble et rit comme elle. Avocate de formation, elle est devenue son agente il y a une dizaine d’années. Et l’une de ses plus grandes fans. Stéphanie l’avoue : jamais elle n’aurait pu prédire le destin exceptionnel de cette adolescente qui jouait du Tori Amos dans sa chambre. Par contre, elle se dit comblée d’en faire partie. « Franchement, c’est la période la plus agréable de nos 10 ans de collaboration. Je sens l’évolution et la maturité d’une femme plus “groundée” que jamais qui relativise davantage, la sagesse d’une artiste qui lance son cinquième disque, qui a l’impression d’avoir fait les choses pour les bonnes raisons et qui dit : “Voici ce que je vous offre. J’en suis fière. Faites-en ce que vous voulez.” »

Photo tirée du livre «I(ma)ges & réflexions».
Photo tirée du livre «I(ma)ges & réflexions».

Avoir toutte

C’est déjà l’heure du café. J’envie Pierre Lapointe et les autres copains qui débarquent dans cette pièce accueillante sans magnéto ni article à écrire, mais avec une bonne bouteille, pour parler de tout et de rien. Je lui rappelle le titre d’une de ses chansons très connues, Je veux tout (« Je veux tout, tout de suite et ici »), en ajoutant qu’elle vit maintenant et ici ce qu’elle a jadis écrit. « Oui, mais, une fois que t’as toutte, il faut le cultiver et le faire marcher ensemble [Elle éclate de rire en faisant des yeux qui signifient : c’est de la job !]. Le défi est là, partir en tournée et avoir une vie de famille. Tous les week-ends, je ne serai pas chez nous, un moment que j’appréhende en même temps que je suis super excitée de renouer avec mon métier. Mais je me dis : “Tabarnouche, je vais ben trop m’ennuyer de ma famille ! Comment je vais faire pour que Florence ne soit pas débordée, et que ce ne soit pas elle qui ait tout entre les mains ?” Je vais essayer de trouver le moyen de revenir à la maison les soirs de spectacle. Heureusement, nos horaires sont différents. Le jour, avant les shows, je pourrai facilement aller reconduire les gars à la garderie… »

Photo tirée du livre «I(ma)ges & réflexions». Crédit photo: SPG Lepigeon
Photo tirée du livre «I(ma)ges & réflexions». Crédit photo: SPG Lepigeon

Être mère est un désir puissant qu’Ariane portait en elle depuis longtemps et qu’elle a souvent exprimé en interview. « On aimerait en avoir trois et que je porte le ou la prochaine. » Je lui mentionne un article vieux de 10 ans dans lequel le journaliste la cite : « Des enfants, mets-en, mais pour en avoir, ça prend le bon papa. » Elle rit, s’étouffe presque : « As-tu l’extrait ? » Je le lui donne, elle le prend, hoche la tête devant un souvenir qui lui paraît bien lointain. « Je pense qu’à l’époque je sortais d’une relation importante avec un homme. J’étais stressée avant de faire l’entrevue, parce que je savais que le sujet serait abordé. Je relis ça, et ça me rappelle ne pas avoir été tout à fait moi publiquement. »

Son coming out s’est effectué en douceur, par un premier tapis rouge avec son amoureuse à l’ADISQ en 2009. « Je sentais que c’était l’aboutissement d’un cheminement intérieur de très longue date. Je le faisais beaucoup pour Flo. Il était temps. Ça faisait six ans qu’on était ensemble. On ne s’était jamais cachées dans la vie, mais par rapport à mon métier, je restais un peu dans le flou. Je regardais la nouvelle génération Lez Spread The Word, les jeunes lesbiennes émancipées, je lisais des articles comme celui que tu as écrit [« Pourquoi les lesbiennes se cachent-elles encore ? », Châtelaine, mai 2006], et je trouvais que ça n’avait pas de bon sens. Oui, le regard social sur l’homosexualité a bien évolué depuis 2006, mais la femme a encore peur d’être stigmatisée, d’être associée juste à ça. J’ai dépassé cette crainte d’être la lesbienne chanteuse, la peur que, quand on écoute mes chansons, on puisse juste imaginer que je parle d’une fille.

– Tu reçois des témoignages de jeunes lesbiennes ?

– Oui, mais je ne l’ai pas fait pour devenir un modèle. Quant à l’homoparentalité par contre, je suis plutôt fière de démocratiser et de normaliser cela. En étant mère, j’ai envie que mes enfants grandissent dans un monde où ce n’est pas un problème d’avoir deux mamans. Je suis prête à mettre beaucoup d’énergie pour que cette réalité soit bien présentée. »

En effet, l’automne dernier, le couple a participé à Format familial, qu’animaient à Télé-Québec Sébastien Diaz et Bianca Gervais, pour un témoignage touchant qui n’est pas passé inaperçu. « Quand tu côtoies Florence et Ariane au quotidien, c’est incroyable de voir à quel point elles ont réussi à faire de leur situation familiale quelque chose d’infiniment normal », dit Tristan Malavoy-Racine, lui-même père de deux garçons. « C’est tellement assumé, accepté et vécu sainement. Elles sont l’illustration parfaite de l’idée que des parents – qu’ils soient hétéros, homos ou quoi que ce soit d’autre –, s’ils sont sensibles à l’évolution de leurs enfants, présents, et qu’ils créent un climat d’amour et d’ouverture, sont des bons parents. Et que cela a beaucoup plus de poids que d’éventuelles carences que la situation pourrait entraîner. »

Juste avant qu’on se quitte, Ariane n’a pas pu s’en empêcher : elle m’a montré une photo des jumeaux sur son téléphone. « Ils sont beaux, hein ? » Bien sûr. Et le plus beau, c’est le regard que cette maman pose sur ses boys.

Ariane Moffatt. Crédit photo: Max Abadian
Ariane Moffatt. Crédit photo: Max Abadian

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