Entrez dans les coulisses du théâtre d'été

Photo: Émilie Lapointe
Niché au coeur des verdoyants Cantons-de-l’Est, à un kilomètre du lac d’Argent, le théâtre La Marjolaine a toujours fière allure, 65 ans après sa fondation. Cette salle d’Eastman, le plus vieux théâtre d’été encore en activité au Québec, présentera pas moins de quatre spectacles différents, de juin à septembre 2025. Cette effervescence n’est pas sans rappeler l’énergie de son célèbre propriétaire, le comédien Marc-André Coallier, qui se souvient de s’être mis à rêver lorsqu’il a entendu dire que l’établissement était à vendre, en 2003. « Être propriétaire d’un théâtre, rénover cette salle installée dans une grange, où mes enfants pourraient travailler avec moi… Je me suis pitché. »
Les autobus de touristes continuent de se stationner, soir après soir, dans la grande cour de son théâtre comme dans celles de nombreux autres établissements de la province. Au total, les grands producteurs de l’industrie ont réussi à attirer entre 300 000 et 400 000 spectateurs pendant la saison estivale de 2024 et les tournées qui ont suivi, estime Jean-Bernard Hébert, propriétaire du Théâtre de Rougemont et ex-président de l’Association des producteurs de théâtre privé (APTP). L’un des plus gros joueurs, Monarque Productions (Le dîner de cons, La galère sur scène), a engrangé à lui seul 15 millions de dollars en 2023-2024, révèle l’un de ses copropriétaires, Mario Provencher.
Un peu partout, la programmation s’adapte aux goûts actuels du public, le vaudeville cédant du terrain à des pièces plus recherchées. « Plus personne n’est gêné de faire du théâtre d’été, ça a évolué, précise la comédienne Brigitte Lafleur. C’est maintenant du théâtre d’aussi bonne qualité que celui qui se fait en saison. Oui, les thèmes sont souvent plus légers, mais ils demandent autant de rigueur. »
La petite histoire
Le théâtre d’été québécois est né dans les années 1950, en même temps que la télévision, raconte Yannick Legault, historien du théâtre et chargé de cours au Département de littérature, théâtre et cinéma de l’Université Laval. Le tournage des téléromans faisant une pause en été, les comédiens cherchaient à se procurer du travail pendant la saison creuse. C’est ainsi que, par exemple, Paul Hébert et Albert Millaire ont fondé Le Chantecler (à Sainte-Adèle, en 1956) et que Marjolaine Hébert a ouvert La Marjolaine, en 1960. Dans sa vieille grange se succèdent alors des pièces « sérieuses », comme Zone de Marcel Dubé, des comédies et du théâtre mis en musique par Claude Léveillée.
Dans les années 1970 et 1980, de nombreux théâtres régionaux apparaissent, souvent dans des granges – des lieux sympathiques, mais pas toujours du plus grand confort. « Il faisait trop chaud ou trop froid. Quand il pleuvait, le bruit de la pluie sur les toits était tellement assourdissant que le spectacle devait faire une pause! » décrit Marc-André Coallier.
Ce qui attire le public dans ces nouveaux théâtres improvisés, c’est entre autres la popularité des vedettes de la télévision qui y tiennent le haut de l’affiche, explique Yannick Legault. On y trouve un peu de tout : du drame, des créations (parfois par des auteurs établis comme Michel Marc Bouchard), mais surtout une abondance de comédies légères. Le comédien Marcel Leboeuf rigole en se souvenant de ses débuts au théâtre d’été en 1982, dans une pièce intitulée Une drôle de croisière : « C’était très, très mauvais! »
Pourtant, le public était au rendez-vous dans certaines salles, comme La Relève à Michaud, près de Sorel, qui appartenait au célébrissime comédien Claude Michaud. « On sort du côté guindé du “grand” théâtre. On marche dans la garnotte, le gazon. Les gens veulent passer une belle soirée. Ça rit fort, il y a moins de gêne », évoque Yannick Legault, qui, enfant, a suivi son père, le comédien Marc Legault, dans les coulisses des théâtres d’été de l’époque.
Cet âge d’or du théâtre d’été se termine dans les années 1990. Les salles ferment l’une après l’autre, alors que grimpe la popularité des nouveaux festivals de jazz ou d’humour, qui présentent des spectacles gratuits et des humoristes comme Patrick Huard et Jean-Marc Parent, superstars de l’époque. Quand le public veut s’amuser, il pense moins souvent au théâtre d’été. Ce qui n’aide pas, se souvient Brigitte Lafleur, débutante à l’époque, c’est que « le théâtre d’été traînait une mauvaise réputation d’acteurs qui se saoulent avant de monter sur scène, de jokes de pets ». Des salles mythiques ferment leurs portes, comme La Fenière, près de Québec, en activité depuis 1958. Au début des années 2000, à l’époque où Marc-André Coallier acquiert La Marjolaine, le secteur est en réorganisation. Seulement six théâtres d’été « traditionnels » vont survivre.
De nos jours, le modèle économique a changé : le théâtre d’été est moins une affaire de salles que de producteurs. Certains, comme Marc-André Coallier, possèdent aussi un lieu de diffusion, mais ce n’est plus indispensable. On monte des pièces qui seront jouées dans des salles régionales, puis en tournée – et pas que l’été!

La grande séduction
Si l’on omet l’accès à un crédit d’impôt offert par la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC), il s’agit d’un secteur entièrement privé, précise Jean-Bernard Hébert.
Le théâtre d’été doit donc faire ses frais, dit le comédien et metteur en scène André Robitaille, qui est aussi copropriétaire de Monarque Productions. « Pour que les gens reviennent, nous devons nous assurer qu’ils aiment leur expérience, et un succès, ça commence par une pièce bien choisie. »
Il ne faut pas négliger les valeurs sûres, note Marc-André Coallier. « Les gens sont attirés par ce qu’ils connaissent. En ce moment, la mode est aux nouvelles versions d’anciens succès, comme Les belles-sœurs en comédie musicale. » Les exemples abondent : une adaptation du succès télé Moi et l’autre, en 2024, ou du film Québec-Montréal, en 2025.
La comédie demeure privilégiée, mais les choix reflètent l’évolution des mœurs, poursuit André Robitaille. « Les hommes infidèles, ça ne fait plus rire. Je serais gêné de monter [ce] maintenant! » L’une de ses productions de 2025, Toc Toc, de l’humoriste français Laurent Baffie, met en scène des personnages vivant avec un trouble obsessionnel-compulsif (TOC) qui, coincés dans la salle
d’attente de leur psychiatre, développent une solidarité. « C’est un bon exemple de cette évolution, avance Marcel Leboeuf, qui fait partie de la distribution. Est-ce que ça aurait marché il y a 25 ans ? Je ne sais pas. Mais [quand], des gens qui ont un trouble obsessionnel-compulsif viennent nous remercier de dédramatiser la chose. »
La présence de têtes d’affiche demeure un élément crucial du succès d’une pièce. « L’accès aux vedettes, c’est attirant pour le public, explique André Robitaille. Les visages connus m’aident à vendre des billets, à booker des entrevues dans les médias, à faire du bruit sur les réseaux sociaux. »
Comment attire-t-il des chouchous du public comme Laurent Paquin et Normand D’Amour, dont la pièce Le dîner de cons tourne dans 19 villes québécoises à l’été 2025 ? Grâce à de bons cachets, mais aussi à la perspective d’un grand nombre de représentations, une des forces du théâtre d’été, explique Jean-Bernard Hébert. Alors qu’en saison régulière, il n’est pas rare qu’une pièce ne soit jouée qu’une vingtaine de fois, on voit au théâtre d’été des séries de 80 représentations – voire 150 parfois, chez Monarque –, qui se prolongent bien au-delà du mois d’août. « Ça fait du bien au portefeuille des artistes », concède André Robitaille, qui fait travailler annuellement de 500 à 700 comédiens, concepteurs et techniciens.
Marc-André Coallier, qui ne peut pas promettre de telles conditions à La Marjolaine, joue sur d’autres cordes sensibles pour attirer des vedettes de la trempe de Geneviève Brouillette ou de Valérie Blais. « Je peux par exemple les aider à trouver un chalet dans la région ou offrir du boulot à leurs ados. Elles peuvent jouer, puis prendre des vacances en famille. »
Des spectateurs et des acteurs heureux
Le plaisir de vivre en troupe est un attrait important pour Brigitte Lafleur, qui souligne qu’en région ou en tournée, les acteurs sont coupés de leur routine. « Il y a quelque chose de familial, note-t-elle. C’est beaucoup pour ça qu’on accepte ces contrats. »
Marcel Leboeuf – un vétéran du théâtre d’été qui a lui-même été propriétaire du Théâtre des Grands Chênes à Kingsey Falls, dans le Centre-du-Québec, pendant une vingtaine d'année – insiste sur le bonheur que procure ce théâtre à ceux qui le pratiquent. « C’est peut-être à cause de nos hivers, mais chaque printemps, j’ai hâte, confie-t-il. C’est relié au plaisir de faire rire le monde. »
Il y a aussi au théâtre d’été une proximité toute particulière, un peu informelle, avec le public, mentionnent les personnes interviewées. À plusieurs endroits, les artistes se prêtent, après le spectacle, à une séance d’autographes et de photos. Ce contact chaleureux avec les comédiens attire bien des néophytes. « Tous les soirs, rapporte Marcel Leboeuf, des gens me disent “c’est ma première fois !” » Idem pour Brigitte Lafleur : « Ils me disent qu’ils ont été enchantés. Quand on dit que le théâtre d’été démocratise le théâtre, c’est vrai. »
Des pièces à voir cet été

Fallait pas dire ça, de Salomé Lelouch
Quoi : Comment ça, on ne peut plus rien dire de nos jours ? Diane et Normand, qui fêtent leurs 30 ans de vie commune, ne se gênent pas pour échanger sur tout ce qui les chicote dans le monde d’aujourd’hui. En nomination pour trois prix Molière, en France, en 2022.
Qui : Guylaine Tremblay et Denis Bouchard.
Où : En tournée dans 20 villes, de juillet 2025 à avril 2026.

La pièce qui tourne mal, de Henry Lewis, Jonathan Sayer et Henry Shields
Quoi : Les comédiens d’une troupe de théâtre communautaire vivent la représentation la plus éprouvante (et comique) de leur jeune carrière. Version française d’une pièce créée à Londres en 2012, puis reprise
sur Broadway en 2017.
Qui : Fabien Cloutier, Julie Ringuette, Rémi-Pierre Paquin et plusieurs autres.
Où : La Maison des arts Desjardins (Drummondville), du 10 juillet au 10 août.

Peut contenir des traces d’ego (œuvre collective)
Quoi : Six amies se retrouvent pour une retraite de développement personnel qui les poussera hors de
leur zone de confort à maintes reprises.
Qui : Geneviève Brouillette, Catherine Proulx-Lemay, Valérie Blais et trois autres comédiennes.
Où : Théâtre La Marjolaine (Eastman) du 19 juin au 12 juillet, puis Théâtre Gilles-Vigneault (Saint-Jérôme) du 17 au 27 juillet.

Québec-Montréal sur scène, de Ricardo Trogi, Patrice Robitaille et Jean-Philippe Pearson
Quoi : Sept personnages, trois voitures et un long trajet sur l’autoroute 20, c’est tout ce qu’il faut pour que la vérité éclate… de toutes sortes de façons.
Qui : Pier-Luc Funk, Catherine Brunet, Antoine Pilon et plusieurs autres.
Où : En tournée dans neuf villes, d’août 2025 à février 2026.
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Catherine Pelchat est journaliste indépendante. Elle est passionnée par les enjeux de société, et tout particulièrement par ceux qui touchent les femmes. Son travail de journaliste est nourri par une multitude d’expériences: diplômée d’histoire américaine, elle a aussi été, dans une vie parallèle, recherchiste pour des documentaires et des émissions de télévision. Elle aurait besoin d’au moins trois vies pour faire le tour de tout ce qu’elle veut apprendre.
