Culture

Marilyn Castonguay, une grande actrice discrète

On l’admire pour ses rôles complexes, tout en nuances et en justesse. Mais on connaît peu Marilyn Castonguay. Qui se cache derrière cette grande actrice ?

Marilyn Castonguay

Photo : Andréanne Gauthier

Une pluie timide tombe lorsque je sonne chez Marilyn Castonguay. La porte s’ouvre sur une femme lumineuse aux yeux verts et au large sourire. La comédienne est en mode décontracté, sans artifices, vêtue d’une chemise ample et d’un jean déchiré aux genoux.

C’est la première fois que l’artiste de 37 ans reçoit une journaliste chez elle. Pudique, elle a toujours veillé à protéger son cocon. Ce qui ne l’empêche pas d’être accueillante. « Je nous ai mis une bouteille de blanc au frais », souffle-t-elle, l’air complice. Elle m’invite aussitôt à la cuisine, vaste pièce blanche aux armoires rustiques. Tout en préparant une assiette de fromages de Charlevoix, sa région natale, elle évoque son quotidien alors qu’elle profite d’une rare pause des plateaux de télé. « Quand j’ai du temps, je le donne à ma famille, à mes amis », dit-elle.

La voilà prête pour les confidences. Coupe à la main, nous passons au salon. Canapé gris moelleux, tapis de laine beige, guitare appuyée au mur, bar métallique bien garni, la déco est chaleureuse, avec une touche moderne. Marilyn raconte comment son amoureux et elle ont eu un coup de cœur pour cette maison en brique du Sud-Ouest de Montréal, à deux pas du canal de Lachine, long ruban d’eau qui s’étire jusqu’au fleuve. « J’ai besoin d’horizon », dit-elle en jetant un œil par la fenêtre.

Rien d’étonnant, quand on sait que Marilyn est originaire de l’Isle-aux-Coudres. C’est devant l’immensité du Saint-Laurent qu’elle a grandi, avec son frère aîné, sa mère, infirmière, et son père, marin. « Mon père partait six semaines sur un bateau, revenait six semaines, puis repartait », se souvient-elle.

Il y a deux ans, quand elle a quitté le quartier Rosemont pour le Sud-Ouest, enceinte de son garçon, Laurence, elle ignorait tout de ce coin de la ville. Elle s’y est amarrée naturellement. « L’autre jour, en marchant vers la garderie, mon fils et moi, on s’est arrêtés pour lancer des cailloux dans le canal de Lachine. On se serait crus dans le Bas-du-Fleuve », s’émerveille-t-elle, assise pieds nus sur son canapé.

Témoins du double rôle que Marilyn incarne dans la vie, mère et actrice : quelques dessins colorés épinglés sur un babillard et un Gémeau décerné pour son rôle dans l’émission jeunesse Alix et les merveilleux qui trône sans fla-fla dans une grande bibliothèque parmi une impressionnante collection de disques vinyles. Sur un mur, un portrait de Marilyn Monroe. Difficile de ne pas voir un lien avec mon hôtesse.

Marilyn Castonguay

Photo : Andréanne Gauthier

De Monroe à Castonguay

Elle le confirme : la star d’Hollywood a bien influencé ses parents pour le choix de son prénom. La célèbre blonde platine l’a toujours intriguée. « Comment cette enfant qui a vécu tant de misère est-elle devenue cette légende ? » demande-t-elle en fixant le cliché. « On l’a réduite à une femme fatale et vide d’esprit, alors qu’elle voulait suivre des classes de maître. Elle est fascinante. »

Au chapitre des personnalités surprenantes et complexes, Marilyn Castonguay s’y connaît. C’est même sa spécialité. Son incomparable Huguette Delisle, de la série C’est comme ça que je t’aime (ICI Radio-Canada Télé), en est sans doute le plus bel exemple. Le rôle est unique, délicieusement paradoxal : une mère de famille respectable qui se découvre un fort penchant pour la criminalité – et un talent certain pour le maniement des armes – dans le Sainte-Foy des années 1970. Elle se pince encore de l’avoir décroché. « C’est tellement un personnage hors du commun, une “petite madame’’ enceinte avec des gants de vaisselle qui tire sur des méchants ! » se réjouit-elle.

Une vingtaine de comédiennes, et pas les moindres, ont auditionné pour le rôle. Un virus suivi d’un conflit d’horaire obligeront Marilyn à filmer son audition de chez elle. Qu’importe. Pour le réalisateur Jean-François Rivard et l’auteur François Létourneau, le choix était évident. « Dès que je l’ai vue, je me suis dit “elle est Huguette”, insiste ce dernier. Huguette, c’est la femme au foyer qui veut plaire, être une bonne épouse et une bonne mère, mais qui a une force et un aplomb… Elle devient quand même une tueuse redoutable ! Marilyn est comme ça, elle dégage une bonté mais aussi de la force. On n’a eu aucune hésitation. »

La série, qui débarque sur ICI Tou.tv au moment où le Québec entier s’encabane lors de la première vague de COVID-19, est un succès instantané. « Je pense qu’Huguette a servi d’exutoire à beaucoup de femmes, comme si elle exprimait leur colère. Et de voir quelqu’un qui prend sa place et qui s’assume, ça fait aussi du bien ! » analyse Marilyn.

Marilyn Castonguay

Photo : Andréanne Gauthier

L’avant et l’après Huguette

On l’imagine bien, le rôle d’Huguette a marqué un tournant dans la carrière de l’actrice. Les propositions de premiers rôles s’accumulent. Mais malgré la consécration, elle reste discrète, loin des projecteurs. Inutile de la chercher sur les réseaux sociaux : elle n’a pas de comptes Facebook ni Instagram. En cette ère où le nombre d’abonnés pèse de plus en plus dans le choix des têtes d’affiche, c’est presque un anachronisme digne d’Huguette.

La comédienne en est bien consciente. Et elle s’en fiche. « Publier des photos de mon café du matin, est-ce que ça me rendrait meilleure actrice ? Est-ce que ça m’aiderait à trouver des outils pour aller plus loin ? Peut-être que je deviens moins intéressante pour des producteurs parce que je n’ai pas cette vitrine-là. Mais en même temps, je ne vois pas comment je pourrais travailler davantage. »

En effet. L’an dernier, elle a tourné pendant 140 jours, sans compter les répétitions. Un horaire de travail chargé, dont la majorité de ses pairs au Québec peuvent seulement rêver.

Sur scène, au petit et au grand écran, Marilyn Castonguay brille depuis sa sortie de l’École nationale de théâtre, en 2010. Pourtant, même avec son CV plein à craquer, elle a traversé des moments de doute. « Je me suis humiliée plus d’une fois en audition, à ne plus être capable de répondre aux commandes, à penser que j’allais m’évanouir tellement j’étais stressée, à voir des points noirs… »

Elle en était encore à ses débuts quand une directrice de distribution avait même décrété qu’elle devrait tirer un trait sur sa carrière. C’a été l’électrochoc dont la jeune femme avait besoin. « À mon audition suivante, pour la série Vertige, j’ai joué comme si c’était mon dernier souffle. Et j’ai eu le rôle », lâche-t-elle.

Dès lors, tout déboule. Et les rôles de femmes fortes, souvent tourmentées, s’enchaînent. Le réalisateur Podz la met en vedette dans les drames L’Affaire Dumont et Miraculum. À la télé, elle est des séries 19-2, Fatale-Station, Au secours de Béatrice… Xavier Dolan fait appel à elle pour son film Matthias & Maxime. Au théâtre, elle bouleverse le public et la critique en 2020 dans Les filles et les garçons, un solo de près de deux heures. Et plus de 21 millions de spectateurs sur la planète la voient dans le thriller Jusqu’au déclin, premier film québécois produit par Netlifx, dans lequel un stage rassemblant des apprentis survivalistes vire au cauchemar.

« On m’offre toujours le rôle de la fuckée, la problématique, l’affaire lourde à jouer. Je me demande pourquoi », s’indigne-t-elle, sourire en coin.

Pour le réalisateur Guy Édoin, qui l’a dirigée dans son plus récent film, Frontières, la réponse se trouve peut-être dans « cette espèce de supplément d’âme qu’elle apporte à un personnage », dit-il. Et elle a beau blaguer, Marilyn se plaît dans les zones d’ombre. Sans compter que les séries jeunesse qu’elle a tournées pendant près de 10 ans lui ont permis de s’éclater. « Ça m’a apporté un équilibre », assure-t-elle.

Dans Frontières, qui traite de deuil, elle incarne la benjamine d’une famille d’agricultrices, aux côtés de Pascale Bussières, Micheline Lanctôt et Christine Beaulieu. À l’évocation de cette distribution cinq étoiles, Marilyn s’emballe. « Jamais je n’aurais imaginé me retrouver avec ces battantes, ces femmes de tête, à la fois inspirantes et si simples. »

L’admiration est mutuelle. « Quand Marilyn joue, c’est comme si elle m’hypnotisait, je veux tout capter d’elle », évoque au téléphone Christine Beaulieu, qui vante le cran, le talent et la vérité très ancrée de sa collègue. « Il y a aussi en Marilyn un côté très “région”, poursuit-elle. Pour moi, qui viens de la campagne, c’est une énergie que je reconnais. »

Marilyn Castonguay

Photo : Andréanne Gauthier

Fille du fleuve

Un rappel que même si Marilyn est une fille de la ville par l’amour du métier, elle reste avant tout une fille de l’Isle-aux-Coudres.

Sa meilleure amie depuis l’âge de quatre ans, la danseuse Gabrielle Desgagnés, se souvient de leurs journées passées dans un champ, à rêver leur vie. Plus tard, les confidences étaient échangées lors d’innombrables « tournettes ». « On roulait à plusieurs voitures lentement autour de l’île pendant des heures, même si ce n’est pas très écolo. On s’arrêtait pour jaser, profiter des couchers de soleil, ou encore des levers de soleil après avoir fêté toute la nuit… »

L’Isle-aux-Coudres, affirme Marilyn Castonguay, « c’est ce que je suis ». Comprendre que la beauté, mais aussi l’isolement de l’endroit ont forgé son caractère.

« Ça a l’air magique, une île, mais tout y est plus difficile, nuance-t-elle. Voir des spectacles, suivre des cours… tu n’as pas d’autre choix de faire des efforts parce qu’il n’y a rien qui arrive tout seul. »

La jeune Marilyn, mordue de danse – elle faisait partie d’une troupe de gigue irlandaise –, en sait quelque chose. Un traversier et 1h30 de route la séparaient chaque semaine de son cours à Québec.

Quand elle quitte son île, à 17 ans, c’est pour suivre sa passion. Diplômée en arts et danse du cégep de Drummondville, elle veut mettre le cap sur New York pour se perfectionner en jazz et apprendre l’anglais. Mais une amie qui prépare ses auditions pour les écoles de théâtre lui demande de lui donner la réplique. Elle décide de tenter sa chance, elle aussi. On connaît la suite. « Alors il n’y a pas eu de New York, et je ne suis toujours pas bilingue ! » rigole-t-elle.

Il ne faut donc pas se surprendre que Marilyn soit une bûcheuse. « On dirait qu’elle défonce des portes sans faire de bruit », dit le musicien Olivier Langevin, du groupe rock Galaxie, son ami depuis plus de 15 ans. Cette discipline de fer n’empêche pas l’actrice d’avoir un petit côté givré, comme la fois où elle a surgi sur scène à l’improviste pendant un concert de Galaxie et s’est mise à jouer du tambourin !

Cela dit, au boulot, Marilyn est entière. « Je veux toujours être prête, aller au bout de ce que je suis capable de faire, je ne lâche jamais le morceau. »

Cette grande rigueur lui a été essentielle lorsqu’elle a dû mémoriser les 63 pages de texte (oui, 63) pour le spectacle solo Les filles et les garçons. Son rôle, tragique et titanesque : celui d’une mère à qui le pire est arrivé. « ­On m’a dit que si j’avais des enfants, je ne pourrais pas jouer ça », se rappelle-t-elle. Sa performance lui a valu un prix d’interprétation et un raz-de-marée de courriels émus. Mais à travers la noirceur de la pièce, une étincelle. « J’ai su que j’étais enceinte la veille d’entrer en salle, révèle-t-elle d’une voix douce. Ça n’a jamais été un solo, finalement. »

D’ailleurs, voilà qu’il est déjà temps pour Marilyn d’aller chercher fiston à la garderie. La frénésie des tournages reprendra bien vite. En attendant d’enfiler de nouveau les belles robes seventies d’Huguette – la troisième saison de C’est comme ça que je t’aime est actuellement en écriture –, elle tournera trois séries au cours de l’été. Et elle compte bien profiter de tous ces moments précieux.

En posant une casquette noire sur ses cheveux cendrés, elle promet de s’accorder plus de temps d’arrêt dans sa carrière. Pour chérir ses amis. Regarder son fils grandir. Et lancer avec lui tous les cailloux dans le canal de Lachine. « Ça, ce sera plus bénéfique que d’être sur Facebook ! » conclut-elle dans un éclat de rire.

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