Voyages et escapades

La Louisiane: au pays des bayous et de la joie de vivre

Aller en Louisiane, c’est découvrir une tout autre Amérique, dont les charmes valent amplement le voyage. À commencer par ses paysages de cinéma et sa cuisine à réveiller un mort!

Photo: Getty Images/Gregjk

J’ai toujours été fascinée par les histoires qui se passent dans le sud des États-Unis. J’ai lu et relu Un tramway nommé Désir, La couleur pourpre et Douze ans d’esclavage. Quelle émotion de voir de mes yeux le célèbre fleuve Mississippi et les anciennes plantations de coton, après les avoir tant imaginés! Et je n’étais pas au bout de mon enchantement: il y a tout plein de raisons de descendre dans l’État des bayous, au moins une fois dans sa vie. En voici quatre.

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Pour son étrange beauté

Il faut avoir la couenne dure pour habiter ce territoire jouxtant le golfe du Mexique, où les crues du Mississippi, les tempêtes tropicales et l’érosion du littoral font des ravages. Sans compter l’humidité extrême l’été et la présence exaspérante des moustiques, dont on recense plus de 68 espèces… Mais l’endroit a de l’âme. Son charme teinté de mélancolie tient en partie aux 12 000 kilomètres carrés de bayous serpentant dans tout le sud de l’État, d’où son surnom de « Venise de l’Amérique ». On a l’impression, en sillonnant en bateau les méandres bordés de cyprès chauves, de pénétrer dans un conte peuplé de créatures inquiétantes, tapies dans les eaux boueuses.

J’en ai d’ailleurs aperçu deux, à bord du ponton du capitaine Bill Gaston: Couillon et Tee-Boy, deux gros alligators à qui j’ai même donné du poulet pourri – la chair fraîche ne les intéresse pas. Au bout d’une perche, évidemment, car ces bêtes ne sont pas tendres. Il se trouve quand même, paraît-il, des touristes assez nigauds pour se baigner avec eux. Certains ne sortent pas grandis de l’expérience.

Le bassin d’Atchafalaya, au sud de l’État, est un site spectaculaire pour découvrir les bayous. Cette zone humide grouille d’une soixantaine d’espèces de reptiles et d’amphibiens et de 250 sortes d’oiseaux. On la visite en kayak, en canot, en embarcation motorisée ou à vélo. Sinon, la route Interstate 10, juchée sur d’énormes pilotis en béton, offre une vue saisissante des marais.

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Un autre incontournable: la River Road (ou Plantation Road), un parcours d’une centaine de kilomètres qui longe le Mississippi entre Bâton-Rouge et La Nouvelle-Orléans. C’est aux abords de cette route, sur les rives du fleuve, qu’ont été érigées les fameuses plantations de canne à sucre et de coton, aux 18e et 19e siècles. Des 300 exploitations qui prospéraient jadis dans la région – dont beaucoup sous la gouverne de riches familles françaises –, il en reste moins de 10. La plupart des demeures, impressionnantes avec leurs colonnes blanches et leurs larges balcons, ont été transformées en musées et en hôtels.

J’ai eu la chance d’en visiter trois, mais j’aurais volontiers ajouté quelques jours à mon voyage pour les découvrir toutes. Les deux rangées de chênes verts qu’on trouve devant Oak Alley, la plantation où a été tourné Entretien avec un vampire, valent à elles seules le détour. Ces arbres majestueux âgés de 300 ans, aux branches immenses parées d’une plante à l’aspect laineux appelée mousse espagnole (ou « barbe de vieillard »), ont été les témoins silencieux des horreurs de l’esclavage, douloureusement évoquées dans la chanson Strange Fruit, interprétée par Billie Holiday.

Les jardins de la plantation Houmas House, qui dominait autrefois l’industrie du sucre aux États-Unis, sont également somptueux. J’ai séjourné une nuit dans l’un des jolis chalets du domaine, mais sans trouver le sommeil tant j’étais intriguée par un bruit incessant semblable au béguètement d’une chèvre. Mystère éclairci au petit matin: il s’agissait plutôt du coassement de (très) grosses grenouilles…

J’ai été tout aussi étonnée d’entendre une sirène de bateau depuis la fenêtre de ma chambre, alors que je me croyais en face d’une colline. En réalité, il s’agissait d’une levée, une digue d’environ neuf mètres de haut qui court sur des milliers de kilomètres et derrière laquelle se cache le Mississippi. Les Louisianais ont construit cette imposante structure en 1927, après une terrible inondation. Si bien qu’il faut se trouver sur une route surélevée pour contempler le « père des fleuves » et ses nombreux convois de barges fluviales. Les célèbres bateaux à aubes y circulent toujours, accueillant à leur bord des hordes de touristes nostalgiques.

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Pour son héritage français

J’ai eu la joie de me découvrir, aux confins des États-Unis, de sympathiques nouveaux cousins. Qui disent, comme nous autres, « asteure » et « icitte », « maringouin » au lieu de moustique, et « mouiller » à la place de pleuvoir. C’est qu’à l’instar du Québec, la Louisiane a été colonisée par des Français de la Normandie et du Poitou, dès la fin du 17e siècle. D’où les airs de famille. À ces 7 000 immigrants se sont ajoutés les Acadiens des Maritimes – les Cajuns –, déportés en 1755 par les Anglais, ainsi que des esclaves noirs francophones originaires des Antilles.

Même si l’usage du français se raréfie depuis les années 1970 (à peine 7 % de la population peut le parler), certains refusent de « lâcher la patate », comme ils disent. « J’éduque ma fille en français, et je suis franco-louisianais avant d’être américain », s’est empressé de m’informer notre guide, Joseph Dunn, dont la famille est établie en Louisiane depuis le 18e siècle. Grâce à des batailleurs comme lui – il a été directeur du Conseil pour le développement du français en Louisiane pendant quelques années –, l’affichage sur les routes en français est désormais permis, et, depuis octobre 2018, l’État fait partie de l’Organisation internationale de la francophonie.

Plusieurs sites touristiques offrent aussi des tours guidés et des dépliants en français. Notamment à la plantation Laura, à Vacherie, et à Vermilionville, une reconstitution d’un village acadien au bord du bayou Vermilion, avec animateurs en costume d’époque. Dans les commerces, ça se passe surtout en anglais, mais on a parfois la surprise de tomber sur un Louisianais tout heureux de nous servir dans notre langue, telle cette jeune barista croisée dans un café de Lafayette. Comme quoi, pour reprendre les mots de Zachary Richard, « dès qu’on est prêt à fermer le cercueil sur le cadavre de la francophonie louisianaise, ben, le cadavre se lève, pis demande une bière »!

écrevisses

Photo: Getty Images/Jarusha Brown

Pour son boudin (et autres délices!)

Rien que d’y penser me donne faim. Le boudin version cajun consiste en un mélange de riz, d’épices, d’oignon et de viande fourré dans un boyau, à la manière d’une saucisse. Sa confection relève du sport national: toutes les boucheries se vantent de préparer le meilleur, et ça joue dur lors des compétitions annuelles de boudin en octobre, à Lafayette.

Pour goûter aux variantes à base de porc, d’alligator ou de fruits de mer, on emprunte le circuit gastronomique Cajun Boudin Trail. Arrêt obligatoire: le Bourgeois Meat Market, à Thibodaux, pour un burrito de boudin bien chaud (et tant qu’à y être, du turkey cheese, une sorte de terrine de dinde qui fond dans la bouche). Même extase chez Johnson’s Boucanière, à Lafayette. Pour l’expérience ultime, il faut s’asseoir à la terrasse rudimentaire du charcutier, où les émanations du fumoir se mêlent à la chaleur torride. Je recommande l’énorme sandwich au boudin de porc, relevé à souhait, accompagné d’un Swamp Pop au gingembre pour éteindre le feu!

Photo: Robert Harding/Micheal Runkel

La cuisine locale ne fait pas dans la dentelle… En veux-tu, du tabasco, en v’là! C’est d’ailleurs à un Louisianais qu’on doit la célèbre sauce aux piments, fabriquée depuis 1870 dans une usine d’Avery Island (on peut la visiter). Pour ma part, je ne pourrais plus vivre sans le mélange d’épices cajun Slap Ya Mama, concocté à Ville Platte, dont j’ai fait ample provision. Il me rappelle le caractère bien trempé des plats traditionnels locaux, comme le jambalaya, l’étouffée et le gombo, qui font la part belle aux écrevisses, aux saucisses et au riz.

Les tables les plus réputées se trouvent surtout à La Nouvelle-Orléans. Quelques classiques testés et approuvés: les beignets du Café du Monde, le sandwich muffuletta du Napoleon House, la soupe de tortue de chez Arnaud’s, les desserts somptueux du Commander’s Palace, les œufs Sardou du Brennan’s… Et, pour les amateurs de friture dans mon genre, de l’alligator deep-fried et un sandwich Po’ Boy aux crevettes panées, des spécialités servies un peu partout.

Photo: Robert Harding/AlvaroLeiva

Pour son cœur à la fête

En Louisiane, une personne sur cinq est pauvre, l’obésité est endémique, la discrimination envers les Noirs subsiste après des siècles d’esclavage, le risque d’inondations meurtrières plane chaque saison des ouragans… Et pourtant, on « laisse les bons temps rouler », pour reprendre le cliché. Selon un sondage du Bureau national de recherche économique des États-Unis, les gens qui y vivent compteraient parmi les plus heureux au pays.

En tout cas, ils sont d’une gentillesse exquise – mon cœur fondait chaque fois qu’une serveuse m’appelait « Sugar » en remplissant ma tasse de café. Et ils savent faire la bamboula comme personne! En particulier à La Nouvelle-Orléans, surnommée « Big Easy » ou NOLA (un diminutif de New Orleans, Louisiana). Dans cette ville au bordel architectural, tout est prétexte à parade et festival. L’apothéose étant le Mardi gras, célébré depuis 1847, 47 jours avant Pâques. Un must: le Mardi Gras World, un immense atelier dans le port de La Nouvelle-Orléans, où sont fabriqués les personnages géants en papier mâché qui défilent pendant le carnaval.

Musiciens

Photo: Robert Harding/Franz Marc Frei

Pour se mêler aux fêtards, cap sur la rue Bourbon, dans le Quartier français, là où la sobriété n’a pas son mot à dire. Les gens vont d’un bar à l’autre en s’accrochant à leur gobelet rempli de cocktails assez forts pour tuer une baleine (ici, on a le droit de transporter son petit boire partout, tant que le verre n’est pas en vitre). Mais l’intérêt du secteur réside surtout dans sa scène musicale. On y trouve notamment le Preservation Hall, une boîte de jazz célèbre, entre les rues Bourbon et Royal. Assise sur un banc de bois bancal, dans une salle délabrée, j’ai eu la chance d’y entendre du ragtime, interprété par de superbes musiciens qui jouaient les yeux fermés.

J’ai tout de même préféré, à la faune éméchée de NOLA, les danseurs du Blue Moon, à Lafayette, où se produisent des groupes de musique cajun et zydeco. Pendant des heures, j’ai observé, complètement hypnotisée, un couple de hippies dans la soixantaine exécuter un two-step avec la grâce de leurs 15 ans. Tout ça sur fond d’accordéon, de violon et de planche à laver. Impossible de ne pas taper du pied. De la joie à l’état pur qui chasse tous les soucis du monde. 

On y va ?

Oui, mais jamais pendant l’été – à moins d’avoir des tendances masos. La chaleur est insupportable et le risque d’ouragan atteint son apogée. L’automne est déjà plus agréable, mais l’idéal, c’est vraiment le printemps, alors que le thermomètre oscille entre 13 et 30 degrés, et que les azalées sont en fleur. C’est aussi la saison des écrevisses – les Louisianais en pêchent 45 000 tonnes par an!

Les frais de ce voyage ont été payés par l’Office du tourisme de la Louisiane, qui n’a eu aucun droit de regard sur le contenu du reportage.

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