Blogue de la rédac

La science tordue de la malbouffe

Enquête troublante sur les compagnies alimentaires

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Si les pauvres mortels que nous sommes avons tant de mal à réfréner notre gloutonnerie devant un sac de croustilles ou un pot de crème glacée, c’est en bonne partie la faute aux scientifiques et aux génies du marketing à l’emploi de l’industrie de la transformation alimentaire. Dans un reportage troublant paru la semaine dernière dans le New York Times, le journaliste Michael Moss, prix Pulitzer 2010, expose les astuces retorses de l’industrie pour nous rendre toujours plus accros à leurs produits bourrés de sel, de sucre et de gras.

 

Leurs aliments bouchent les artères et font grimper le taux de sucre dans le sang? Pas grave. Au terme d’une enquête ayant duré quatre ans, pendant laquelle il a rencontré plus de 300 personnes de l’industrie, Moss a découvert que les dirigeants connaissent depuis 15 ans au moins le danger de consommer régulièrement leurs produits, tout comme les compagnies de cigarettes savaient les dangers du tabagisme bien avant leurs mises au jour. Leur défense : « C’est ce que le peuple veut. Si ce n’est pas nous qui leur en donnons, une autre compagnie le fera. »

 

Aujourd’hui, le tiers des Américains est cliniquement obèse, et c’est le cas d’un enfant sur cinq. Vingt-quatre millions sont atteints de diabète de type 2; une autre tranche de 79 millions souffrent de prédiabète. Le bilan n’est guère mieux au Québec, où un adulte sur quatre est obèse, selon une étude récente. Le diabète touche ici 6,4% de la population adulte, comparé à 8% aux États-Unis.

 

C’est vrai, personne ne nous oblige à engloutir des rangées de biscuits. Chacun est responsable de sa diète. Mais il faut voir avec quelle finauderie les entreprises exploitent notre attrait inné pour les rehausseurs de goût que sont le gras, le sel et le sucre.

 

Par exemple, quand la compagnie Frito-Lay a voulu prendre d’assaut le marché des baby-boomers, elle a embauché 500 chimistes, psychologues et techniciens chargés de découvrir le point G du mangeur de chips, au coût de 30 millions par an. Parmi leur arsenal : une mâchoire robotisée qui mastique. C’est grâce à elle qu’on a trouvé le moment précis où la croustille doit éclater dans la bouche pour un maximum de jouissance! Bref, tout est mis en œuvre pour que la main plonge jusqu’à toucher le fond du sac graisseux.

 

En plus d’exciter nos papilles, les entreprises tirent aussi partie de l’écoeurantite des parents débordés et de la vulnérabilité des populations pauvres et sous-éduquées.

 

Quand les risques associés à une trop forte consommation de viande rouge ont été connus il y a 30 ans, le géant Oscar Mayer, aujourd’hui propriété de Kraft, a pris pour cible les mamans dans l’espoir de sauver son produit phare, le « balonay ». Notant que le marathon matinal les exténuait, les stratèges ont eu l’idée des « Lunchables », ces repas préemballés composés de viande froide, de craquelins et de fromage de type « jaune orange salé ». Un délice dont on a dit que le seul élément digeste était la serviette en papier… Et pourtant! Kraft en vend aujourd’hui pour un milliard de dollars par année dans le monde. Les diverses variantes font honneur au Guide alimentaire canadien : trio pizza au pepperoni, smoothie et gâteau, duo croquettes de poulet pané et biscuit Oreo…

 

Aussi soucieux de la santé humaine, les dirigeants de Coca-Cola ont quant à eux concentré leurs efforts marketing sur les populations pauvres au début des années 2000. C’est ce que raconte un ancien haut cadre bourrelé de remords, Jeffrey Dunn. Des campagnes publicitaires agressives étaient déployées en Louisiane, par exemple, où on boit deux fois plus de Coke que la moyenne nationale. On avait aussi confié à Dunn la mission de vendre du Coke aux habitants des favelas au Brésil…Écoeuré par ces pratiques, il met aujourd’hui ses talents de vendeur au service d’un producteur de bébés carottes, histoire de payer sa «dette karmique », dit-il.

 

Heureusement, les gouvernements des pays industrialisés – dont celui d’Obama – incitent de plus en plus les entreprises alimentaires à alléger leurs recettes. Comme le rapporte le journaliste Michael Moss, qui publie ces jours-ci son enquête détaillée aux éditions Random House (Salt Sugar Fat : How the Food Giants Hooke Us), des interventions musclées de l’État peuvent avoir des résultats spectaculaires.

 

Ça a été le cas en Finlande, où la consommation de sel faisait des ravages à la fin des années 70. Dans l’est du pays, le taux de mortalité des hommes à la suite d’une maladie cardiovasculaire était le plus élevé au monde. Quand le gouvernement s’est rendu compte que l’industrie des aliments transformés était en grande partie responsable de cette hécatombe, il l’a forcée à mettre des avertissements sur les produits comportant une grande quantité de sel, à la manière de ceux qu’on retrouve sur les paquets de cigarette. La démarche a porté ses fruits: en 2007, la consommation de sel per capita avait chuté du tiers, ce qui a contribué à réduire de 75% le nombre de décès liés aux crises cardiaques.

 

Les Canadiens aussi sont friands de sel: ils en mangent deux fois plus que la quantité recommandée par jour. Pour leur plaire, les entreprises d’aliments transformés salent même davantage les produits qui leur sont destinés. La Fondation des maladies du coeur souhaiterait que le gouvernement fédéral serre la vis à l’industrie, mais Ottawa n’a pas fait grand cas de ses recommandations jusqu’à ce jour. Pourtant, la consommation de sel provoquerait 10 000 à 15 000 morts prématurés chaque année. On attend quoi pour agir?