Blogue de la rédac

Madame Parfaite

S'il est si difficile de concilier boulot et famille, c'est en bonne partie parce que les femmes veulent tout réussir à la perfection. Une quête qui les paralyse et les rend malheureuses, explique une universitaire américaine.

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Décidément, l’ancienne collaboratrice d’Hillary Clinton, Anne-Marie Slaughter, a frappé là où ça fait mal cet été en publiant l’essai choc «Why women still can’t have it all», dans lequel elle déplore l’extrême difficulté des femmes à allier brillante carrière et maternité. Car quatre mois plus tard, l’affaire continue de faire couler de l’encre dans les médias.

Chez nous, l’émission Francs-Tireurs a récemment invité la journaliste Marie-Claude Lortie, la femme d’affaires Danièle Henkel et la conseillère municipale Elsie Lefebvre à discuter des enjeux mis de l’avant par Slaughter (l’entrevue est au deux tiers de la vidéo). J’ai bien ri lorsque Marie-Claude Lortie a raconté avec humilité la fois où, alors qu’elle affirmait à quelqu’un au téléphone qu’il était absolument possible en tant que femme de tout avoir et de tout réussir, elle a aperçu une gigantesque toile d’araignée bien accrochée aux murs. « Ma maison est un désastre! », a-t-elle avoué…

La semaine passée, c’était au tour de Debora Spar, directrice du prestigieux collège américain pour femmes Barnard, d’y aller d’un cri du cœur dans le magazine Newsweek, «American women have it wrong». Cette ex-professeure à la Harvard Business School connaît intimement les affres de la conciliation travail-famille : elle a donné son premier cours magistral dans un costume sur lequel un de ses enfants avait vomi le matin, a consolé mille fois ses petits qui braillaient parce qu’elle allait rentrer tard, raté autant de réunions importantes pour assister à des récitals à l’école, et a même foncé dans un arbre en voiture alors qu’elle se hâtait de retrouver un foutu costume de ballet avant d’aller travailler.

Son analyse de la situation ne réinvente pas la roue – c’est du gros bon sens de grand-mère –, mais à force de  marteler le message, il finira peut-être par nous rentrer dans la tête : nous, les femmes, sommes prisonnières d’une quête de la perfection dans toutes les sphères de nos vies, et cette quête est en train de nous rendre complètement barjots. Car à moins de se dédoubler ou de se téléporter, il est mathématiquement impossible de performer 60 heures par semaine au travail tout en étant des mères et des amoureuses aussi présentes que celles qui ne travaillent pas 60 heures par semaine. Oubliez la maison parfaitement tenue, les repas équilibrés cuisinés maison tous les soirs, le jardin florissant, la lessive bien rangée dans les tiroirs, les ongles manucurés, la patronne satisfaite et le chum comblé : la perfection est un mythe. Il y aura toujours des bouts qui retroussent.  

Selon Debora Spar, non seulement l’obsession d’être parfaite rend les femmes malheureuses – car, inévitablement, elles échouent à l’être –, elle les paralyse aussi. C’est en partie la conviction de ne pas être à la hauteur de leurs propres standards de perfection qui les empêcherait de briguer les postes au sommet de la hiérarchie (les femmes sont encore minoritaires dans les cercles du pouvoir, est-il besoin de le répéter).

Ses pistes de solution : d’abord, accepter l’imperfection de nos vies. Accepter aussi qu’il faudra faire des choix, et en assumer les conséquences comme des grandes, sans (trop de) remords. Je joins ici l’une de ses réflexions, tirée d’un autre article paru cet été dans The Atlantic (en anglais, désolée) : «I worry, frequently, about the swamps of guilt my students will encounter. I worry about the quest for perfection that we, their teachers and role models, have so lovingly thrust upon them. And I worry that we are not giving this generation of young women what they really need: a promise that they will be all right. Some reassurance that it’s okay to fail and try again and pick another route. The wisdom to know that having the opportunity to do anything doesn’t mean they have to do everything.»

Enfin, Spar en appelle à une plus grande solidarité entre nous. Elle regrette qu’en chemin, l’esprit du féminisme première mouture – soit une lutte commune vers une plus grande émancipation des femmes sur tous les plans – se soit transformé en quête individualiste de perfection, voire en compétition entre nous : c’est à qui aura les enfants les mieux éduqués, la plus belle carrière, le cul le mieux sculpté et le couple le plus durable. De l’énergie perdue qu’il vaudrait mieux investir dans un système de soutien qui nous simplifierait la vie : un réseau de gardiennage pour mères exténuées, du covoiturage pour les activités des enfants, des popotes collectives… Bref, former avec sa famille, ses voisins et ses amis un réseau d’entraide tissé serré, au lieu de se démerder seule dans son coin, à un cheveu de la dépression nerveuse.

Debora Spar publie cette réflexion au même moment où deux chercheurs canadiens révèlent les résultats préoccupants d’une vaste étude nationale sur la conciliation travail-famille (cliquez sur « View » pour consulter le long résumé). C’est la troisième fois depuis 1991 qu’ils reprennent cette enquête; cette fois, ils ont interviewé 25 000 Canadiens, dont environ 3250 Québécois, entre les années 2011 et 2012. En gros, il semble que deux Canadiens sur trois travaillent plus de 45 heures semaine, soit 50% de plus qu’il y a 20 ans; que les horaires flexibles au boulot aient diminué du tiers depuis 10 ans; que les enjeux liés à la conciliation travail-famille nuisent au sommeil et au niveau d’énergie du tiers des interviewés; et que 36% d’entre eux ressentent un niveau élevé de détresse psychologique (en anglais « dépressive mood »).

Les solutions proposées par Spar peuvent-elles améliorer notre sort, selon vous? Vos commentaires nous intéressent toujours.