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90 Jours de l’An

Grand-papa est un petit malin. Au printemps dernier, il a réussi à s’échapper du CHSLD à deux reprises en chaise roulante. Ils ont dû le transférer sur un étage plus sécurisé et nous ne pouvons plus le sortir, même pour le soir de Noël.

Grand-papa est un petit malin. Au printemps dernier, il s’est échappé du CHSLD à deux reprises en chaise roulante. Ils ont dû le transférer sur un étage plus sécurisé d’où nous ne pouvons plus le sortir, même pour le soir de Noël.

Grand-maman marche vite malgré sa canne et ses mauvais yeux. Entêtée, elle a décidé de se rendre toute seule à l’hôpital l’an dernier pour visiter Grand-papa.

Elle est tombée sur la glace et s’est cassé un coude. Ils l’ont hospitalisée sur le même étage que son mari. Il fallait voir ces vieux tourtereaux lorsque nous les avons réunis pour quelques heures. Mon frère s’est retourné pour essuyer une larme en me disant, ils sont tellement « cute »!

Aujourd’hui, elle aimerait bien vivre avec lui au CHSLD. Mais du haut de ses 90 ans, 90 livres, elle est encore trop autonome pour le rejoindre. Après avoir servi son mari « ventre à terre » pendant 67 ans, Grand-maman apprend à vivre toute seule. Elle aime déplacer ses meubles dans son petit appartement, ça l’occupe!

Je l’ai accompagnée au dîner de Noël du CHSLD. J’essayais de faire la conversation, sans grand succès. Grand-papa ne parle plus beaucoup, Grand-maman est de plus en plus sourde et la petite dame assise à notre table, me répondait complètement à l’ouest. J’essayais de rattraper sa pensée, comme je faisais avec Grand-papa au début de sa maladie, c’était tout décousu, mais nous passions tout de même un bon moment.

Quand j’étais petite, il sortait son dentier de sa bouche pour nous faire peur. On me raconte qu’au lieu de crier comme les garçons, j’ai tiré dessus en riant. Grand-papa était drôle ! Je redoutais seulement qu’il m’attrape pour me chatouiller jusqu’aux larmes.

Grand-papa devait partir à la guerre, mais à  la dernière minute, ils lui ont trouvé une tâche au poumon. Sa santé n’était pas assez bonne pour aller mourir sur les plages de Normandie. Son contingent a été décimé. Lui, il a fait sa gym tous les matins jusqu’à ses 90 ans.

Il a passé sa vie à s’indigner contre, les Anglais, les Américains et les riches. Il me faisait bien rire, quand il s’exclamait :

– Ce qu’il nous faut, c’est une bonne dictature!
– Mais on en a une dictature Grand-papa : celle de l’argent.

Je peux imaginer ce qu’il dirait de nos gouvernements actuels avec sa verve habituelle…

Grand-papa tapait sur sa tasse pour commander du thé à Grand-maman. Il est de cette génération d’hommes. Maintenant lorsqu’on sert une tasse de thé à nos hommes, ils disent gentiment merci. Vos filles les ont bien dressés.

J’admire le travail incroyable des préposés du CHSLD. Ils se dévouent presque autant que Grand-maman!

– Tu sais, ce n’est pas drôle de vieillir.  
– Je sais Grand-maman, mais attends moi, tu marches trop vite!

On m’a dit que cette histoire est peut-être trop triste pour les Fêtes. Pour moi, c’est une belle histoire d’amour, une promesse tenue. Ça me rappelle la chanson Dance me to the end of love de Leonard Cohen :