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Je t’aime papa!

Je ne sais pas s’il a entendu ce dernier “Je t’aime”. Je ne le saurai jamais. Je me doutais que c’était le dernier. Même s’il se réveillait du coma, il aurait été un étranger à lui-même. Il était mieux de partir avec toute sa tête, mon papa si intelligent, papa qui savait toujours tout.

Mon papa qui capitule, c’est toute l’injustice d’un homme fondamentalement bon, martyrisé par la maladie. C’est une défaite après une longue guerre de tranchée, d’un hôpital à l’autre. C’est aussi mon monde qui change à jamais. Je venais tout juste d’avoir trente ans, ce sentiment pesant de devoir être une adulte, sans papa qui me laissait encore faire l’enfant.

Mon père était un homme exigeant, il n’était pas facile de lui plaire. Dieu, ce que j’ai travaillé fort pour lui plaire! Loin d’être un homme dur ou fermé, il était un véritable Pater familias d’antan : autorité suprême, droit, calme, d’apparence inébranlable. Tout le monde lui obéissait naturellement. Papa avait toujours raison, un point c’est tout. Les papas ont beaucoup changé depuis.

Papa avait aussi beaucoup changé avec les années. Entre la maladie, les enfants qui partent de la maison et sa fille baroudeuse partie vivre de l’autre bord de l’Atlantique, papa nous a dévoilé sa grande sensibilité. Il se laissait aller, enfin.

La petite fille veut attirer le regard de son père. Je me souviens très clairement de son regard fier quand j’avais de bonnes notes, son regard triste quand je le décevais, son regard fâché quand j’avais fait une bêtise et surtout son regard illuminé lorsque j’arrivais à l’aéroport. Je ne l’avais jamais vu aussi heureux.

Je suis devenue une fille à papa sur le tard. Lors de sa première grande opération, on discutait pendant des heures dans sa petite chambre d’hôpital. Personne ne me demandait de partir. Ils ont dû en voir passer des enfants qui apprennent à mieux connaître leur père sur un lit d’hôpital.

Papa est parti trop tôt et sa fille a compris trop tard. Il m’aura fallu des années et quelques épreuves pour saisir que son autorité naturelle était avant tout spirituelle, instinctive. Malgré sa santé trop fragile, il était le plus fort des papas, par de longues heures d’études de philosophie, de médiation, de renforcement intérieur. Il savait lire, écouter et guider les gens autour de lui. Il était notre balise.

J’ai eu la plus grande peur de ma vie, une nuit, à 19 ans. C’est la seule fois où j’ai demandé sa protection par visualisation comme il m’avait enseigné. J’étais en France, il était ici. Le lendemain, lorsque je suis arrivée à l’aéroport, il m’a regardé un peu paniqué : « Qu’est ce qui t’es arrivé hier, j’ai été très mal et je sais que c’était toi, je me suis concentré sur toi. » Appelez ça de l’instinct paternel, un ange gardien ou ce que vous voulez, papa réfléchissait à un autre niveau. Il se posait d’autres questions pendant que je m’agitais à faire trop de bruit. « Calme-toi » est la phrase qu’il m’a adressée le plus souvent, j’entends encore sa voix et j’ai souvent besoin de l’entendre.

Il sentait que cet examen pour le cœur allait mal tourner. Il me l’avait dit. Il me confiait rarement ses craintes. Puis, il était finalement sorti de l’hôpital. Je voulais passer plus de temps avec lui. Nous avions rendez-vous à l’opéra ce jour là. La musique nous avait toujours rassemblé.

Il a entendu ce dernier Je t’aime, je le sais.