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L’homme des neiges

Le montagnard peut être difficile à apprivoiser. Chaque hiver, quand je chausse mes skis, j’ai une petite pensée pour un abominable homme des neiges loin là-bas.

J’avais vingt-cinq ans lorsque j’ai atterri dans un petit village de montagne de Haute Savoie. Je venais de terminer une Maîtrise en histoire, j’émergeais à peine du XVIIIe siècle. Comme je ne suis pas Amish et qu’aucun boulot ne permet de vivre dans le passé, je me suis enfuie en France. Barmaid le soir, ski-bum le jour, voilà un bon plan pour changer de vie après cinq ans d’université.

Romantique anachronique, je suis tombée follement amoureuse de la haute montagne. La même enchanteresse qui avait attiré tant d’écrivains dans leur quête de nature. Comme la mer, la montagne inspire l’humilité devant ce qu’on ne pourra jamais vaincre entièrement. Le plus grand alpiniste n’est jamais à l’abri d’une avalanche.  Les vrais montagnards qu’ils soient savoyards, népalais ou chiliens portent cette force tranquille dans leurs regards sans artifice.

J’aimais sa voix, ses petites blessures sur les mains, ses gestes lents, son sourire et ses yeux rieurs. La première fois qu’il m’a adressé la parole en me vouvoyant, j’ai rougi comme une adolescente. Son économie de mots et sa voix traînante faisaient monter les enchères à chaque phrase. On aurait dit un croisement entre John Malkovich et Roy Dupuis. Un séducteur à séduire, un maître collectionneur de maîtresses.

Plus d’une dame s’évanouissaient devant cette créature fantastique. Guide de haute montagne, on l’aurait suivi jusqu’à la mort. L’abominable homme des neiges était parfaitement à l’aise dans son habitat naturel. Encordée à lui, marchant dans ses traces, on a l’impression de visiter la lune. On suit facilement ces hommes qui n’ont pas peur du vide, ceux qui entrainent les autres vers le sommet.

J’aurais peut-être dû fuir mais du haut de mes vingt cinq ans, j’ai voulu apprivoiser la bête. Ça été une longue histoire d’escalades et de chutes, sans aucune main tendue pour me relever. Trois ans d’incorrigibles allers et retours entre l’amant et l’ami.

Quelques années après mon retour à Montréal, j’ai appris que l’abominable homme des neiges s’était remarié. Ce divorcé écorché jusqu’au bout des doigts avait retrouvé l’amour. Rien n’est impossible.

On a parfois l’impression d’essayer de monter l’Everest et d’échouer lamentablement. Avec les années, on se rend compte qu’il n’y a pas échecs mais certains entraînements nécessaires. L’humilité devant la montagne.

Je lève un verre de Génépi à tous ces êtres fantastiques que nous laissons derrière nous ou… qui nous laissent trébucher derrière eux.

Pour ceux comme moi, qui ont eu la chance de grandir avec des skis aux pieds, il suffit parfois de remonter là-haut pour retrouver notre adolescence. On était jeune, on était con, on avait peur de rien et on ressemblait à ça :