Êtes-vous une sorcière blessée?

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Elle vit seule à l’orée du bois. Elle connaît les propriétés des plantes, aide les femmes à accoucher ou à contrôler leur fertilité, hurle à la lune. Ou encore, elle est hideuse et aigrie, elle ensorcelle et attire les enfants dans ses pièges pour les dévorer. Dans l’imaginaire populaire, la sorcière est tour à tour une femme érudite, entière et libre, et un danger public – et les deux sont liés. Sa puissance et son autonomie alimentent notre peur des femmes qui s’écartent de la norme, celles qui assument leur côté ésotérique et affichent leur colère et leurs désirs.
Dans son essai Autopsie du premier sexe (L’instant même, 2025), Chantale Proulx, qui a longtemps enseigné la psychologie à l’Université de Sherbrooke, fait appel à diverses figures mythologiques pour illustrer le fait que des siècles d’oppression ont affaibli la part féminine du monde. L’autrice décrit la sorcière comme un «radieux [symbole] de puissance personnelle [qui] invite à réintégrer les parties refoulées du féminin» (les sphères de l’intuition, du soin et de la transformation, mises à mal par la montée des religions monothéistes).
La figure de la sorcière fait actuellement un grand retour: à titre d’exemple, les mots-clics #sorcière ou #witch rassemblent respectivement 437 000 et 21,4 millions de publications sur Instagram. De plus en plus de (jeunes) femmes se reconnaissent dans cette étiquette frondeuse et dans une forme de spiritualité féministe inspirée par la nature. Elles se réunissent aux solstices et aux équinoxes, parlent aux morts le 31 octobre lors de la fête celtique de Samhain, jettent des sortilèges…
Je suis pourtant forcée d’admettre qu’une partie de moi résiste encore à se laisser définir par ce mot. Comme si mon coming out spirituel des dernières années devait demeurer «raisonnable». Moi, sorcière? Voyons donc!
Pour de nombreuses femmes qui ne font pas partie de la génération TikTok ou qui viennent de milieux plus traditionnels ou intellectuels, avouer être attirées par le tarot ou croire en la réincarnation relève du sacrilège.
Dans son livre, Chantale Proulx évoque cette propension à se détourner de certaines envies ou pulsions créatrices comme si elles étaient dérisoires ou, pire, comme si elles menaçaient la sécurité. Ce féminin refoulé est pourtant ce qui manque le plus dans notre monde, insiste-t-elle.
Au-delà de la révolution intime, la réappropriation par les femmes de leur spiritualité, de leur intuition, mais aussi de leur droit à l’hérésie a un fort potentiel transformateur. Qu’arriverait-il dans nos sociétés si le soin (des autres, de la planète) cher à la sorcière devenait une valeur cardinale commune? À quoi ressemblerait un monde en symbiose avec les saisons, où l’intuition et le silence seraient valorisés? Quels changements fondamentaux s’ensuivraient dans notre système économique, par exemple?
Si les sorcières qui sommeillent en nous s’éveillaient et s’alliaient, le monde tremblerait. Voilà peut-être pourquoi elles nous font toujours un peu peur.
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Véronique Chagnon est autrice et éditrice. Elle a été rédactrice en chef adjointe du magazine Nouveau Projet et a dirigé les sections politique, actualités et culture du quotidien Le Devoir. Son essai Au revers du monde (Atelier 10, 2024) explore le pouvoir de la spiritualité dans un monde en crise.

