Générale

Anaximandre pour excuse

Si y’a un endroit où je suis plutôt tranchante, c’est sur la question des retards. Je sais, nous n’avons pas tous les mêmes vues sur la question. D’ailleurs, Luchini en parlait dans son spectacle, mimant les trois phases de l’attente: l’inquiétude puis la colère, puis le soulagement lorsque le retardataire daigne enfin apparaître. Soit. Moi, il m’arrive que je sois soulagée qu’il n’apparaisse pas. J’ai perdu l’élan.

J’attendais un couple d’amis très occupés, très sollicités et très en retard (chronique) et sa marmaille au chalet récemment. Nous étions en compagnie de Jony, sa blonde et sa guitare. Le bouilli de Jony était excellent (il ajoute du jus de mangues au bouillon, le tricheur), les enfants se pourléchaient les babines devant ma tarte aux bleuets du Lac (bleuets, sucre, farine, pâte à tarte, c’est tout), et on reprenait la chanson des tortues tous en choeur. Un feu dans la cheminée, une grappa, un Bailey’s, rien que du bonheur tranquille. Nous n’attendions plus personne…

Le téléphone sonne à 21h30.

C’est nous! On est à la porte!

Vous êtes arrivés? Où ça? Mais je ne vois rien, dis-je.

Non, on est à Montréal, on part.

Vous partez? Euh… (je calcule mentale ferme, 1h30 de route ,plus la noirceur, plus les chevreuils qu’il faut éviter, plus on se trompe une fois de chemin, ils ne sont pas là avant minuit s’ils partent vraiment tout de suite). C’est qu’on ne vous attendait plus. Je vais me coucher bientôt, on fait la vaisselle…

Et les autres, ils vont se coucher aussi?, demande mon interlocutrice.

Les autres ont signifié que c’était plus la peine. Ouf. Je suis une hôtesse tout à fait déplorable, je sais. On a continué à chanter et siroter la grappa/Bailey’s, bercés par une toute autre énergie. J’avais pas envie de m’extirper de cette douce torpeur pour accueillir cinq citadins stressés.

Voici ce que le (les) retardataire m’a écrit pour se faire pardonner. Vous me direz ce que vous en pensez…

« D’abord merci pour cette jolie invitation. Ce n’est pas faute de bonne volonté, mais nous nous sommes donc finalement manqués… Je vais essayer de m’expliquer d’une manière qui soit à ta hauteur mais tout en restant le plus détaché possible de la réalité anodine de ce rendez-vous familial raté. Mon explication est à mon image. Ce n’est pas une leçon. C’est mon explication.

Ce que nous avons raté, c’est le temps. Nous n’en avons pas manqué, nous l’avons raté. Le temps, le temps! Cette cruelle chose qui nous échappe inexorablement. Le seul remède qu’Anaximandre le milésien y ait trouvé c’est la patience. Le temps ramène la réalité de chaque être et de chaque chose à ses limites. Le retard est une de ces limites. Seulement une…

Anaximandre – que j’ai découvert un jour, quand j’essayais de fuir mes lectures obligées pour mes examens de physique à la maitrise, et alors que je manquais cruellement de temps – et bien ce bougre de philosophe grec m’a convaincu que la patience est la seule antidote véritable au temps. Pas l’immobilité, pas l’ennui ni le mauvais sang. Pas la rage ou l’agitation non plus. Juste la patience qui est un formidable influx de vigueur et de tendresse de l’être qui ose dire non à l’affolante pression de la marche de l’univers.

C’est peut-être cette patience que Rimbaud avait découvert: « Et à l’aurore, armés d’une ardente patience, nous entrerons aux splendides villes ». Et toi tu es plus ardente que patience. Ça choque bien sûr des fois, mais c’est toujours beau et fascinant. De toute façon tu as sans doute raison de te choquer. C’est pour ça que je vais te sacrer patience. »

C’est drôle, j’ai encore l’impression que c’est de ma faute. Heureusement que je ne suis pas fâchée, c’est l’avantage de mettre ses limites, on s’évite beaucoup de frustrations. Par contre, j’avoue, Anaximandre et Rimbaud dans le même courriel, ça en jette (sans compter le temps précieux pour composer une telle lettre).

Mais je préfère encore une boîte de chocolats.