Générale

Fidèle comme la mort

À la demande générale (ma mère), voici le texte sur la mort diffusé dans le second épisode de l’émission Vivre jusqu’au bout et publié dans le livre éponyme. Anecdote: mon ex-patronne m’a appelée pour me dire combien elle avait été touchée, elle qui vit dans le déni et la fuite de la mort depuis toujours.

FIDÈLE COMME LA MORT

J’aime la mort parce qu’elle est fidèle même si elle ne prend pas souvent rendez-vous. Parfois elle s’annonce, parfois non, toujours elle surprend, trop tôt ou trop tard.

La mort, c’est le cadre qui rend un tableau encore plus éclatant. Le cadre met en valeur le paysage de Monet, les pointillés de Seurat. Le cadre encadre, contient, délimite. Et c’est précisément ce que fait la mort avec nos vies : elle les illumine, leur prête vie. Elle rend toutes choses belles, meilleures, fragiles, fuyantes, insaisissables. Elle nimbe chaque objet, chaque être, chaque moment important d’une nostalgie anticipée. On se prend à regretter d’avance ce qui ne sera jamais, ce qui a été ou ne sera plus. Quant à QUI ne sera plus, personne n’y échappe et heureusement. Le vrai problème consiste à y échapper le plus longtemps possible, si j’ai bien compris le jeu.

De toute façon, les gens éternels, j’en ai connus, et j’ai remarqué qu’ils finissent par lasser. Imaginez si tous les vieux grincheux étaient éternels. Vaut mieux en finir un jour, c’est plus sage.

La mort insuffle un peu d’hélium, même aux vies les plus terre-à-terre, leurs dernières minutes de gloires même à ceux qui avaient tout leur temps et l’attendaient de pied ferme. C’est le point d’orgue, le chant du cygne.

On dit qu’on accepte mieux l’idée de mourir en sachant qu’on a aimé, été aimé, qu’on a compté, réussi sa vie, procréé. Est-ce que cette vie a été utile, a changé quelque chose? Est-ce que cette vie mérite de s’attarder au bilan?

Moi, j’accepte mieux l’idée de vivre parce que je sais qu’un jour, tout se terminera dans un cul-de-sac, qu’il y aura une pause, mieux, une fin à cette histoire. La mort donne un sens, un sens unique.

L’idée de mourir, bien qu’abstraite, m’aide à tirer un bilan au jour le jour, à prendre le pouls du malade. Car vivre est une maladie, la preuve, dit-on, on en meurt.

La mort, ma mort, celle des autres, me rend toutes choses plus précieuses et du même coup, me rend humble et fragile. Je ne contrôle donc rien? Non, apparemment. La mort magnifie l’amour, console du chagrin, nous épaule en nous donnant un aperçu du générique de la fin. Le chaud a besoin du froid Le jour de la nuit Le bruit du silence La vie de la mort… Combien de gens ai-je vus renaître grâce à la mort, celle des autres, forcément, et même la leur, puisqu’ils en devenaient plus grands, toutes fautes pardonnées. Parfois une fatalité devient une opportunité, l’élan qui manquait ou l’avertissement qu’on refusait d’entendre.

Non, le plus difficile dans la mort, ce n’est pas de mourir, c’est de renoncer. Le plus difficile, c’est le deuil de soi et des autres, le deuil de la seule chose qu’on connaisse même si elle nous blesse à mort, le deuil de la vie, le deuil de l’amour, le deuil des sens et ou du non-sens de la vie.

Le plus difficile, peut-être, c’est de mourir sans laisser de traces…