Générale

Je comprends

Ça fait des années que j’ai peur de passer sous les viaducs, que je retiens mon souffle sur les ponts, que je crains les tunnels. Il y a un nom pour ce genre de phobie, et même plusieurs. Je suis atteinte de géphyrophobie (peur de franchir les ponts), d’anthropophobie (peur de l’Homme), d’atélophobie (peur de l’imperfection). Et plus récemment, de lalophobie, peur des discours.

Dans la foulée d’autres chroniqueurs, je suis à la fois stupéfiée et indignée. Moi aussi, je me suis demandé hier ce que ça prenait pour qu’un ministre démissionne. Parlons-en du ministre Hamad, il a été bien « briefé ». « Je comprends que… », « Je comprends que la population… », « Je comprends l’inquiétude… », « Je comprends… » tous les quatre mots. J’aimerais comprendre moi aussi. Il persiste des zones d’ombre importantes. Trop facile de s’en sortir en prétendant qu’on va poursuivre le privé. Et hop! Une pirouette et un numéro de danse à claquette et ils oublieront tout. Les moutons vont continuer à emprunter les routes de l’abattoir et à bêler gentiment.

Sommes-nous à ce point devenus une république de taouins menée par une industrie (et un gouvernement) qui a de beaux jours devant elle et n’a pas à redouter une enquête que le public réclame à grands cris? Sommes-nous les Népalais du système routier nord-américain?

J’ai traversé des ponts suspendus faits de corde et de bois enjambant des ravins dans les montagnes de l’Himalaya. J’avais aussi peur à ce moment-là que j’ai peur d’embarquer sur le pont Champlain ou de prendre le tunnel Ville-Marie (ou Louis-H) aujourd’hui. Pourquoi? Pas seulement parce que le Népal est un des pays les plus pauvres au monde, sans moyens et sans instruction. Parce que le prix d’une vie au Népal ne vaut pas cher. Un mort, deux morts, quelle importance? Nous en sommes là ici aussi…

Être imputable me semble la moindre des choses même s’il n’y a pas encore eu mort d’homme.