Générale

Le destin nous rattrape

Ce matin, en sirotant ma tasse de thé vert après avoir avalé mes Omega 3, j’ai appris avec tristesse la mort du docteur David Servan-Schreiber. 50 ans, dont 19 à vivre avec une ombre en arrière-plan. Notre ombre nous suit, notre destin nous rattrape toujours, mais certains en sont plus conscients que d’autres.

Bien sûr, il y en aura pour ironiser que les Omega et le thé vert, c’est de la foutaise, la preuve… il est mort. Comme Montignac! Il serait mort à 80 ans, on aurait conclu la même chose. Tiens! Il est mort! Preuve qu’il a eu tout faux.  À ce compte, nous mourons tous un jour, pourquoi nous éterniser? Le suicide (ou l’overdose) est également une excellente façon d’accélérer les choses et d’en finir avec l’angoisse de vivre. Une certaine Amy Winehouse vient tout juste d’en finir avec la vie pour choisir la paix. C’est la seule injustice qui subsiste face à la grande faucheuse: certains choisissent, d’autres pas. Certains s’accrochent pendant 19 ans alors qu’on leur donnait 12 mois de sursis, d’autres se sabotent à 27 ans alors qu’ils auraient pu… Auraient pu quoi? Continuer à souffrir et écrire des tubes?

J’ai ressorti ce matin le dernier livre de Servan-Schreiber, « On peut se dire au revoir plusieurs fois », paru fin juin. Si Amy nous laisse un tas de chansons qui nous feront danser et vibrer, le docteur Servan-Schreiber, lui, nous a confié ce testament que j’ai commencé à lire en me disant, « voilà un livre plus vrai que les autres ». Ça commence par l’annonce du retour de la tumeur et par DSS qui enfourche son vélo dans les rues de Paris pour digérer la nouvelle. Le second chapitre s’intitule « The Big One » et on sent très bien que DSS est parfaitement conscient que la bataille sera encore plus difficile cette fois avec 20 ans de plus dans le colimateur.

Et puis cette pensée qui l’a soutenu dans son dernier combat:

« Une autre pensée a toujours été d’un immense secours depuis que le cancer est entré dans ma vie, et elle continue à fortifier mon âme. C’est de me rappeler l’évidence qu’après tout, je ne suis pas le seul à devoir mourir. Ce n’est pas comme si on m’avait injustement puni, jeté au cachot, à l’eau et au pain sec. Non, tout le monde devra y passer un jour.

Que mon tour arrive plus tôt, c’est triste, mais ça ne constitue pas une injustice monstrueuse. J’ai tout de même eu ma chance: celle d’avoir fait des rencontres extraordinaires, d’avoir connu l’amour, d’avoir eu des enfants, d’avoir eu des frères et des amis exceptionnels, d’avoir laissé  ma marque. J’ai vécu des expériences très enrichissantes, cancer compris. Ma vie, je n’ai pas l’impression de l’avoir laissée filer. Si elle devait se terminer à 50, 51 ou 52 ans, ce n’est pas tragique. Vivre jusqu’à 80 ans sans avoir rien réalisé de mes rêves et de mes aspirations, voilà qui aurait été un crève-coeur.

Quand je tiens ces propos à mon cancérologue, il prend un air préoccupé et me suggère de consulter un psychiatre. »

Voilà bien pourquoi je suis triste; des médecins-humanistes comme David Servan-Schreiber, ça ne court pas les corridors d’hôpitaux. Même son oncologue le prenait pour un fou. Alors qu’il avait devant lui un être qui ne se prenait pas pour Dieu, qui n’assimilait pas les limites de la science à ses dogmes et qui poussait la curiosité au-delà du parapluie très confortable de la preuve scientifique.

Paix à son âme. Et je continuerai à boire mon litre de thé vert matinal en sa mémoire tout en me répétant la phrase de mon vétérinaire: « Mieux vaut une vie trépidante et plus courte qu’une vie ennuyante et longue. » (il parlait du chat que je laisse courir dehors à la campagne, au risque de croiser une bande de coyotes, mais n’empêche, on en fait ce qu’on veut). Et j’espère que Jack Layton qui quitte la direction de son parti « temporairement » prendra le temps de lire les livres de David Servan-Schreiber.