Générale

Le suicide est un luxe

Chaque fois que j’écris sur le suicide, il s’en trouve dans mon entourage pour s’inquiéter (après tout, j’ai des gènes…), ou pour ignorer la chose (déni, déni, sois béni), ou pour trouver que j’en parle « encore ».

Il y a deux écoles en cette matière. En parler, c’est encourager les épidémies comme celle qu’il y a eu après le suicide de Kurt Cobain de Nirvana (et peut-être aussi Dédé Fortin, je ne sais pas) que les admirateurs veulent suivre jusque dans l’ultime gloire. Ne pas en parler, c’est perpétuer le tabou.

Personnellement, j’en parle. Parce que le suicide découle très souvent d’une détresse psychologique, d’une immense souffrance et que c’est d’elle dont il faut parler, surtout chez les hommes, qui se ratent moins que les femmes et qui hésitent souvent à partager, consulter, se livrer, perçoivent encore la dépression comme une faiblesse de leur part.

Dany Laferrière expliquait récemment à l’émission Contact que les Haïtiens ne se suicidaient pas car l’État s’en chargeait pour eux. Le suicide serait-il un luxe de sociétés opulentes. Tout comme la détresse psychologique et les antidépresseurs? Est-ce que la lutte pour la simple survie fournit un sens à la vie? Est-ce que l’individualisme nous aurait fait perdre l’humanité; la solitude, notre vérité?

Un lecteur m’envoie cette lettre:

« Vos propos sur le suicide m’ont incité à ressortir Cioran, mon philosophe préféré. Il ne se passe pas une journée sans qu’une célébrité d’ici ou d’ailleurs, notamment américaine, n’agrémente son propos d’une phrase comme:«J’en parlais justement à mon psy hier» ou encore «il faudrait que j’en parle à mon psy». Ces gens font d’ailleurs la fortune de tous les Dr. Phil de ce monde. C’est drôle comme on ne voit jamais un Afghan ou un Sénégalais rencontrer ce bon Dr. Phil sur son plateau de télé. Et rassurez-vous, je n’écoute pas ce cher Dr. Phil mais je sais qu’il existe, tout comme le doc Mailloux d’ailleurs.

Cioran offre une réponse que je vous soumets:« Les thérapeutiques mentales foisonnent chez les peuples opulents: l’absence d’angoisses  »immédiates » y entretient un climat morbide. Pour conserver son bien-être nerveux, une nation a besoin d’un  »objet » à ses inquiétudes, d’une terreur positive justifiant ses  »complexes ». Les sociétés se consolident dans le danger et s’atrophient dans la neutralité. La où sévissent la paix, l’hygiène et le confort, les psychoses se multiplient. Je viens d’un pays qui, pour n’avoir pas connu le bonheur, n’a produit qu’un seul psychanaliste.»

Emil Cioran, in: Syllogismes de l’amertume, Gallimard, 1962, (Édition 1980). «