Générale

Lettre à une mère orpheline

Chère chère Anne-Marie,

Combien de fois ai-je eu envie de t’écrire depuis décembre dernier. Nous ne nous connaissons pas vraiment, même si nous avons été hébergées par le même magazine durant de nombreuses années. Même si j’ai été ta « voisine » longtemps, je n’osais pas troubler ta peine. Maintenant que tu t’en ouvres dans la dernière livraison de Châtelaine (avril 2011), je peux enfin t’écrire un mot.

D’abord, ta longue chronique sur le suicide de ton fils de 16 ans (Parti sans bruit) m’a laissée sans voix. Ce sont des mots à la fois lucides et douloureux (la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil, René Char). La même semaine que pour toi, en décembre, une de mes amies a assisté aux funérailles du garçon d’un de ses amis, 13 ans, brillant, beau, allumé.  Une pitié. Nous étions tous blessés, meurtris. Nous avions échoué.

J’ai pleuré pour toi, j’ai porté le deuil en secret; si je t’avais eu pour voisine, moi aussi j’aurais été te porter un chaudron de soupe en pantoufles dans la neige.

Oui, tu as raison, le suicide d’un jeune, ce n’est la faute de personne, mais ça devient la faute de tous. Et je me suis sentie responsable de la mort de ton fils, comme adulte, comme membre de cette société désarticulée où un jeune par jour décide d’en finir.

Ton texte est magistral en ce qu’il contient de vérité crue, drue et de plaie mise à nu. Tu n’as pas épargné le lecteur. Et tu n’as pas été épargnée non plus. Je l’ai relu avec autant d’émotion la seconde fois. J’espère que ce texte circulera partout, dans les écoles, auprès des enseignants et des élèves, des parents. Ton texte porte des pistes de réflexion nécessaires.

Le suicide est une maladie contagieuse. Chez nos cousins français, le président Sarkozy vient de nommer le psychiatre Boris Cyrulnik pour trouver des pistes de solutions sur le suicide chez les jeunes, deuxième cause de mortalité chez les 16-24 ans. C’est l’épidémie là aussi.

Hier soir, j’ai fait lire ton texte à mon mari moins tout neuf qui a déjà élevé trois ados et s’apprête à passer à travers une quatrième adolescence avec son dernier garçon. Il n’a pas encore terminé le texte, m’a simplement dit: « Comme parent, c’est très difficile à lire. Ça peut arriver à n’importe qui. Rendu à l’adolescence, les enfants ne nous appartiennent plus... »

J’ai toujours pensé que mon fils ne m’appartenait pas, que j’étais un guide pour lui, de passage dans sa vie, comme lui dans la mienne. Ça ne m’empêche pas d’être une mère dévouée et passionnée, aimante et inquiète plus souvent qu’à mon tour. Mais je sais, tout au fond, que ce n’est pas « mon » fils. Il est l’enfant que j’ai mis au monde.

Je ne sais pas pourquoi, je me répète souvent cette phrase d’un maître zen qui venait de perdre son fils et à qui on demandait: « Comment faites-vous pour passer au travers? » Le maître zen répondait: « Avant d’avoir mon fils, je n’avais pas d’enfant. Maintenant, je n’ai plus d’enfant« .

Voilà. Le temps est un baume, on te l’a sûrement dit. Lorsque la tourmente est trop vive, on n’y croît pas. Et pourtant, les cicatrices se referment même si elles demeurent toujours là. Du rouge elles passent au rose, puis pâlissent. On ne les oublie pas pour autant. Elles font moins mal, c’est tout.

Et un jour, sans trahir notre peine, sans trahir le souvenir, on se prend à sourire, à regarder la vie autrement, remercier pour tout ce qu’on a reçu plutôt que pour tout ce qu’on a perdu. Certains n’y arrivent jamais. Et non, le « bon Dieu » ne t’as pas envoyé cette épreuve parce que tu étais assez forte pour la traverser. La méritocratie judéo-chrétienne me fait gerber.

Pour finir, je me suis souvent fait dire que la maternité était une longue suite de deuils. Toi, tu les as vécus tous en même temps. Mes plus sincères condoléances, toute mon affection à distance et mes pensées les plus tendres t’accompagnent.

Josée

P.S.: Hier soir, à la Librairie francophone, une entrevue avec Nicolas Fargues sur son roman non-autobiographique « Tu verras ». Je n’ai pas encore lu le livre, mais de l’avis des libraires et de l’animateur, un bouquin génial qui porte sur la perte du fils, préado adorable et détestable à la fois, et sur un père qui ne se reconnaît plus dans ce fils qui lui échappe.