Générale

L'histoire d'Hortense

Hier après-midi, je suis allée visiter Hortense, 90 ans. Elle ne reconnaît plus ses enfants, elle a du mal à s’exprimer et n’entend plus très bien non plus. Mais elle comprend l’amour, elle perçoit très bien l’intimité du geste et la beauté extravagante d’une boîte de chocolats neuve qu’on peut dévorer des yeux avant d’y plonger les doigts.

Le long du Richelieu, dans son fauteuil roulant, elle n’a articulé qu’un mot pour qu’on la ramène à l’intérieur: Re-tour-ner. Si j’étais agressée par le vacarme des camions et des automobiles qui nous frôlaient, j’imagine qu’elle aussi, petite chose fragile, toute recroquevillée sur son siège. Hortense a déjà été une grande femme forte, une infirmière comme dans le film « Ce qu’il faut pour vivre » de Benoît Pilon. Stricte et aimante. Une main de fer dans un gant de crin et un gant de velours pour le dimanche.

Je voulais rencontrer Hortense en partie à cause de son histoire particulière. Et puis, parce qu’on a cassé le moule de ces femmes comme on en faisait à l’époque: dévouée, au service des autres, de sa famille, de sa communauté. Elle a fait du bénévolat tant qu’elle a pu et ce n’est que depuis six ans, depuis qu’elle se trouve en résidence, qu’elle se croise les doigts. Elle réside. Dans un mouroir comme les autres, mais un mouroir chic où les employés ont le sourire et les couloirs sentent le Pine-Sol (en passant, je me demande si on lave les pensionnaires avec ces produits; les produits de nettoyage bios n’ont pas encore gagné les « institutions »). M’enfin, c’est pas le propos, on ne fait pas dans la verveine et le beurre de karité, on fait dans la gestion de pensionnaires plus ou moins autonomes et plus ou moins conscients de leur sort. Du moins, c’est ce qu’on présume.

Tenez, madame B, la voisine d’Hortense, est très très Alzheimer. Ou peut-être qu’elle a une mémoire sélective. En tout cas, à notre arrivée, elle nous a demandé de la ramener chez elle. « Pourquoi je suis ici? Je veux retourner chez moi! » disait-elle d’un air désemparé.

J’ai demandé à la préposée depuis combien de temps madame B habitait « ici ». « Oh! Depuis cinq ans. Elle répète ça tous les jours! » Moi, je pense que madame B a raison, elle ne reconnaît pas l’odeur familière de son chez-soi. C’est pas chez elle, ça pue. Madame B va demander qu’on la ramène chez elle jusqu’à ce qu’elle s’éteigne, vous verrez. J’en ai eu le coeur broyé. Suffirait peut-être d’une odeur de soupe au chou pour l’apaiser.

Je voulais rencontrer Hortense, donc. Parce que son histoire traduit une autre mentalité, un autre Québec, très très loin de l’individualisme hygiénique qui nous porte, si loin que ça peut paraître de la science fiction.

Hortense a marié son beau-frère qui venait de perdre sa femme et restait avec deux enfants sur les bras, un garçon et une fille. Elle ne l’a pas marié par amour, mais par devoir, parce qu’elle ne pouvait pas laisser les enfants de sa soeur sans une présence maternelle. Puis, Hortense s’est dit qu’elle pouvait peut-être en adopter un autre. Elle est allée à l’orphelinat et a demandé à ce qu’on lui donne « celui qui ne s’en sortirait pas ». Le petit garçon avait 22 jours. Elle l’a gardé contre son flanc durant six mois, enfermée dans sa chambre. Il s’en est très bien sorti. Et puis, Hortense a aussi eu un enfant, son seul biologique, avec le beau-frère dont elle ne partageait même pas le lit conjugal. Appelons-ça un heureux accident de parcours. Ça s’appelle une famille recomposée. Et ça existait aussi autrefois.

Hier, j’ai su qu’Hortense était devenue celle qui ne s’en sortirait pas. Elle est en « fin de vie », comme on dit si bien. Et elle n’est pas la seule. Ils seront de plus en plus nombreux à attendre la mort sans dire un mot.Ou à attendre qu’un disciple de Patch Adams passe les faire rire ses diplômes sous le bras.

En ressortant, je suis allée souper chez ma mère, qui m’a semblé incroyablement pimpante et dynamique:

Dis, sexy sexa? T’as toujours l’intention d’aller finir tes jours à Amsterdam?

Oui, pourquoi tu me demandes ça? (elle semblait surprise mais ma mère s’attend à tout, venant de sa fille).

Prends donc des renseignements, les prix, les cliniques, tout, je suis intéressée moi aussi.