Générale

Poésie essentielle

J’ai assisté hier soir à un spectacle de haute voltige, une « stonerie poétique ». Tout y était, surtout les mots et l’émotion. N’eut été des matantes qui riaient à chaque montée dramatique, chaque mot qui ressemblait à « trou de cul » ou « tabarnak », chaque moment où les acteurs faisaient l’amour sur la longue table où se jouait la dernière Cène, j’aurais pris mon pied. La poésie est si fragile, je n’ai jamais compris qu’elle puisse faire rire. C’est le mot peau, sans doute, qui me rend à fleur de… Il faut dire que je ne ris pas en faisant l’amour non plus. J’ai le sens du drame trop exacerbé, sans doute.

Nathalie Petrowski en avait parlé dans son canard comme du meilleur show de 2007. C’est encore valable en 2008. Même que Nathalie était assise derrière moi, pour revoir Poésie, sandwiches et autres soirs qui penchent.

Je la comprends. Et j’espère sincèrement que ce spectacle mis en scène par Loui Maufette prendra l’affiche d’un théâtre pour de bon. Quitte à vivre avec les matantes qui rient déphasées parce qu’elles ne peuvent pas soutenir l’émotion. C’est tout un art, la réaction du public, les comédiens en savent quelque chose. « Au moins, elles sont en vie« , a laissé tombé ma Bibi chérie avant d’aller se garrocher dans les sandwiches et le punch à la vodka russe offerts sur scène après le spectacle; festin auquel était convié le public qui ne s’est pas fait prier. Les matantes devaient être ravies.

Festif, joyeux, intense, triste comme la vie et la mort qui ne se soignent pas, ce show à la folie palpable a donné des solos remarquables, de la poésie dansée, chantée, lue, criée, à l’arraché. Un des plus beaux moments, l’admirable Clara Furey (fille de et de) qui danse avec un et une partenaire avec un abondon rare. Cette fille nous parle si fort lorsqu’elle donne son corps. Pascale Montpetit et son « Bateau ivre » de Rimbaud était superbe, comme toujours. Patricia Nolin et la recette de soupe aux poireaux de Marguerite Duras aussi. Francis Ducharme récitant Miron dans « Je t’écris », poignant.

Merci à Loui Maufette d’être aussi en vie.

Gaston Miron Je t’écris I

Je t’écris pour te dire que je t’aime que mon coeur qui voyage tous les jours — le coeur parti dans la dernière neige le coeur parti dans les yeux qui passent le coeur parti dans les ciels d’hypnose — revient le soir comme une bête atteinte

Qu’es-tu devenue toi comme hier moi j’ai noir éclaté dans la tête j’ai froid dans la main j’ai l’ennui comme un disque rengaine j’ai peur d’aller seul de disparaître demain sans ta vague à mon corps sans ta voix de mousse humide c’est ma vie que j’ai mal et ton absence

Le temps saigne quand donc aurai-je de tes nouvelles je t’écris pour te dire que je t’aime que tout finira dans tes bras amarré que je t’attends dans la saison de nous deux qu’un jour mon coeur s’est perdu dans sa peine que sans toi il ne reviendra plus

II

Quand nous serons couchés côte à côte dans la crevasse du temps limoneux nous reviendrons de nuit parler dans les herbes au moment que grandit le point d’aube dans les yeux des bêtes découpées dans la brume tandis que le printemps liseronne aux fenêtres

Pour ce rendez-vous de notre fin du monde c’est avec toi que je veux chanter sur le seuil des mémoires des morts d’aujourd’hui eux qui respirent pour nous les espaces oubliés