Générale

Poussée par la nuit

Écrire sur la mort se fait mieux le soir.

Notes de lecture d’un roman que j’ai beaucoup aimé, lu récemment: Mangez-moi d’Agnès Desarthe (Points). Moi, qui ne pouvais plus lire de fiction, j’ai aimé celle-ci à cause du thème: une femme qui ouvre un resto qui s’appelle « Chez Moi ». C’est drôle, j’imaginais Lalouve (voir section commentaires) en propriétaire de ce resto. Peut-être aussi parce que l’auteur écrit un peu comme elle. Ça vient de loin et ça goûte authentique. Avant-goût du comfort food.

 » Je me demande à quel moment j’ai compris qu’il fallait faire beaucoup plus d’efforts qu’auparavant pour continuer à vivre. Simplement à vivre. Je m’étais toujours figuré, je ne sais pourquoi, que l’existence avait la forme d’une montagne. L’enfance, l’adolescence et le début de l’âge adulte correspondaient à la montée. Ensuite, arrivé à quarante ou cinquante ans, la descente s’amorçait, une descente vertigineuse, bien entendu, vers la mort. Cette idée, assez commune je crois, est fausse. Je le découvre un peu plus précisément chaque jour. C’est par la descente qu’on commence, en roue libre, sans effort. On dispose de tout son temps pour contempler le paysage et se réjouir des parfums -c’est pourquoi les odeurs d’enfance sont si tenaces. Ce n’est que plus tard que la véritable côte nous apparaît, et l’on met bien du temps à la reconnaître pour ce qu’elle est: une pénible ascension qui a la même issue que la folle pente sur laquelle on s’imaginait projeté à pleine vitesse. On se demande, un soir d’automne, les mains dans le seau où l’on essore la serpillière pour la passer- est-ce la quatrième ou la cinquième fois de la journée?- sur le sol crasseux de la cuisine: comment se fait-il que le chagrin ait le poids et l’allure et la noirceur impénétrable d’une enclume? (…) Une tristesse monte et l’on s’y noierait s’il n’y avait pas les choses à faire, le courrier en retard, les factures à payer, les vacances à prévoir. On sait bien que si l’on ne fabrique pas, au fur et à mesure, sa propre vie, personne ne le fera pour nous. »

Sur ce, je vais danser…