Générale

Une cantate pour Cantat

L’affaire Cantat (l’ex-chanteur de Noir Désir qui a tué sa compagne Marie Trintignant) fait couler beaucoup d’encre après avoir fait couler beaucoup de sang. On annonçait hier en primeur, dans mon canard préféré, que le chanteur signerait la musique du Sophocle rock de Wajdi Mouawad. Et qu’il monterait sur scène…

Je m’en suis ouverte hier sur Twitter (@cherejoblo), me suis même fait traiter de réac et j’étais invitée ce matin à l’émission de Christiane Charette pour défendre ma vision des choses avec la directrice du TNM, Lorraine Pintal, et le chroniqueur Marc Cassivi. Ce sera finalement Jocelyne Robert qui ira au « bat », s’étant elle aussi indignée à l’idée de. Moi, j’écris à monsieur Harper ce matin, ça demande toute mon attention.

Mais avant de me pencher sur le cas Harper, je ne résiste pas à cette question éthique (savez comme j’aime la philo et tous ses succédanés). Doit-on ou non pardonner ce geste? (Et j’ajouterais: de quelle façon?).

À la lecture de l’excellent texte de Luc Boulanger, ce matin, je hurlais. Je le lisais tout haut au mari moins tout neuf, plutôt amusé par mon indignation parce qu’il a beaucoup suivi ce débat qui a eu lieu en France l’année dernière au moment où le chanteur remontait sur scène. Le Monde a parlé de décence et « de se faire oublier », en gros.

Je comprends les abonnés du TNM qui veulent se désabonner; ils devraient prendre l’argent pour s’abonner au Devoir juste pour lire ce texte (réservé aux abonnés). En gros, Madame Pintal fait le point sur cette décision artistique et sur le sens de l’éthique de son théâtre (subventionné). «Il y a un lien fraternel entre les deux artistes. Mais je me sentirais mal placée pour le qualifier à leur place, confie Lorraine Pintal. Je sais que Wajdi veut l’aider à vivre sa réinsertion sociale et je ne peux pas m’objecter à son désir de le réhabiliter, de lui pardonner. Cantat a le droit de vivre sa réhabilitation dans la dignité.»

«S’il y a un milieu où l’on peut se permettre d’être tolérant, de pardonner, c’est bien au théâtre…», conclut Mme Pintal.

L’art et ses intérêts supérieurs. Le théâtre comme lieu de pardon pour les ti-namis qui ont merdé. Vous irez lire les commentaires à la suite du texte de Boulanger. La tragédie n’a pas toujours pardonné. Et est-ce que le TNM est devenu le centre de réinsertion sociale des services correctionnels? Pourquoi pas un show de pédophiles en garderie, un coup parti?

Il y a une singulière différence entre faire son temps (5 ans dans le cas de Cantat, condamné à 8 ans et sûrement défendu par d’excellents avocats!) et prendre son trou. L’offense étant dramatique comme l’affectionnent les théâtreux, elle mérite non seulement une sanction pénale mais aussi une sanction sociale et morale qui, à mon avis, se passe d’applaudissements. Jamais entendu parlé d’un monastère zen au Japon avec diète macrobiotique?

Aller applaudir l’idole, c’est banaliser un geste irréparable au sens humain et au sens spirituel. Je pardonne à Martha Stewart, elle a payé sa dette, n’a tué personne, a fait une folle d’elle et a mangé du pain blanc tranché trois fois par jour dans une prison. Mais je ne pardonnerai JAMAIS à Cantat. Sa liberté est déjà un cadeau immense. Il aurait dû avoir la délicatesse (hum!) de se teindre en blonde, de changer de nom et de pays. Guy Cloutier, ça vous dit encore quelque chose? Et ce médecin à St-Jérome qui a commis l’infanticide sur ses deux jeunes enfants il y a deux ans? Aucun pardon pour moi. Et une réinsertion exige du doigté, de l’humilité, pas une parade d’ego sur une scène dans le rôle du héros repenti et du mâle purifié. Un rappel avec ça?

Voilà, je suis probablement rancunière même si j’ai encore de l’affection pour mes amis qui ne sont plus mes amis. Ils n’ont tué personne, que je sache. Si jamais l’idée vous venait de relire Sainte-Beuve et Proust, vous aurez là une bonne idée du débat qui entoure l’oeuvre et l’homme. À mon avis, elles ne sont pas dissociables. Et quand on est un personnage public, nos faits et gestes sont scrutés à la loupe, servent d’exemple et notre responsabilité sociale en est d’autant plus grande. Mais il y a un ravin entre boire de l’absinthe pour écrire des poèmes et boire de la vodka pour battre sa femme à mort.

Je termine avec une anecdote. J’ai été victime l’été dernier d’une agression par le conjoint d’une amie qui ne partageait pas mes vues sur l’éducation (j’ai trouvé son fils de 8 ans au beau milieu de la rue et je l’ai chicané un peu, car il avait été averti de ne pas y aller). Le monsieur n’est pas un Québécois, je le précise; c’est un Français. Et je m’en suis prise à son FILS. Pourquoi je le précise? Parce que le machisme qui sévit encore en France teinte la perception que les hommes ont des femmes de parole. Une fille comme moi énerve ces mecs pontifiants qui croient encore à leur supériorité génétique et le font savoir, soit en étant paternalistes et méprisants, soit en étant violents, le dernier des arguments lorsqu’on manque de vocabulaire.

Donc, si on en croit la version du monsieur qui a expliqué la scène à ma copine (occupée à cueillir des pâquerettes), mon épaule se serait jetée sur sa main et il aurait tenté de me repousser. J’en ris encore. Et devant un juge, qui l’aurait emporté, croyez-vous? C’est la première fois de ma vie qu’un homme me touche (non, la seconde, l’autre c’était mon père). Je ne pardonnerai jamais ce geste. Et si un jour j’apprends que ma copine a été brutalisée, je n’en serai pas surprise. En attendant, elle a intérêt à filer doux.

On s’entend, il n’ y a pas ici matière à alerter les flics, mais j’ai senti tellement de violence dans cette agression physique que j’ai mis pas mal de temps à m’en remettre. Elle a failli bousiller une amitié qui s’en relève péniblement. Le gars est barré à vie chez moi, car son geste est porteur d’une longue historique et je ne tolèrerai jamais ce comportement.

Pas plus sur une scène de théâtre (catharsis, catharsis), que dans le théâtre de la vie (souffrance, souffrance).