Générale

Une enfance pour la vie

Chez nous, depuis Noël, le jeu qui réunit tous les âges et fait l’unanimité est le Jeu des 7 familles, un jeu de cartes d’observation et de mémoire. J’aime les jeux de carte (je ne suis pas joueuse) car ils nous renvoient à ces longues soirées d’hiver que nos grands-parents tuaient en jouant au 500.

Mais ce que j’aime le plus, c’est de nous voir réunis autour d’une table après le repas, prolongeant la soirée en sortant un paquet de cartes qui amuse tout autant le petit dernier de 7 ans que le grand de 13 ou celle de (bientôt!) 48 printemps. Les cartes nous permettent de ruser, de narguer, de rire, de faire de l’humour, d’être Alzheimer sans craindre le CHSLD, d’apprendre à perdre et de gagner triomphalement, de créer des connivences et de former une famille, justement.

Cette nuit (eh oui, la famille c’est aussi un enfant qui tousse et une maman qui lit en espérant retrouver le sommeil), je lisais le livre « Une enfance pour la vie » (Bayard), un collectif d’entrevues menées par le journaliste Mario Proulx. Passionnant. Mon texte sur l’enfance est inséré à la toute fin avec plusieurs autres (dont le père Lacroix, Suzanne Jacob, Pascale Montpetit, etc…). Je vous jure sur la tête de mon fils malade que j’ai cédé les droits d’auteur. Exit le conflit d’intérêt. Parlons de l’intérêt tout court.

J’ai participé l’automne dernier au dernier volet du projet du journaliste Mario Proulx qui, avec Eugénie Francoeur, nous a donné les séries radiophoniques Vivre autrement et Vivre jusqu’au bout. Dès le 28 mars, sur la Première Chaîne de Radio-Canada, on pourra entendre  Une enfance pour la vie. Comme pour les précédentes émissions, une cinquantaine de spécialistes interviewés ici et en France nous parlent de l’enfance, de ses aspects complexes et de ses répercussions immenses sur le reste de la vie.

Les progrès en pédopsychiatrie et en pédiatrie ont été phénoménaux depuis 30 ans mais il demeure intéressant de se reposer certaines questions. L’ouvrage couvre beaucoup de terrain: la surmédicalisation en psychiatrie, l’accouchement, l’allaitement (le très controversé pédopsychiatre Marcel Rufo est même interviewé), l’attachement, être parent, la guerre, la créativité (Cyrulnik est aussi du projet), le divorce, tous les sujets qui nous préoccupent au quotidien.

(Scuzez, mon fils veut que j’aille voir comment on met les billes et me suggère de changer la poignée de porte de mon bureau parce qu’elle est difficile à ouvrir (héhé!).)

La liste des invités est longue: le psy Camil Bouchard, le pédopsychiatre Michel Lemay, la sage-femme Isabelle Brabant, le bon docteur Julien, Zlata Filipovic (pour son journal intime « Le journal de Zlata » écrit durant l’occupation des Serbes en Bosnie), Kim Thuy (Ru), Claire Pimparé, l’obstétricien Michel Odent…

Deux extraits pour vous mettre en appétit:

« Je m’aperçois que même chez de jeunes enfants, des médications telles qu’amphétamines, anxiolytiques, antidépresseurs, voire antipsychotiques, sont de plus en plus utilisés pour calmer l’angoisse, la tristesse et les troubles de comportement. Je ne peux plus ignorer que nous voyons de plus en plus d’enfants hyperactifs, qui éprouvent précocement d’énormes difficultés à se concentrer et à s’asseoir. » (L’avenir de la psychiatrie de l’enfant, Dr Yvon Gauthier)

« Il ne faut pas non plus idéaliser les attitudes  à avoir à l’égard d’un enfant. Bien sûr, il faut être empathique, l’aimer, lui laisser une zone de liberté, l’écouter, le protéger, etc., mais il faut aussi qu’il rencontre du manque. Il faut qu’il se heurte à la réalité, à savoir qu’il sera un petit être de solitude, un petit être de souffrance; qu’entre ce qu’il voudrait avoir et ce qu’il aura, il y aura toujours un décalage. Il y aura même une vacherie un jour: il mourra, comme tout le monde. Toutes ces expériences sont là pour qu’il découvre que oui, il a besoin de ses parents, mais qu’il doit aussi mobiliser des forces en lui-même pour se débrouiller dans l’existence. C’est pourquoi les égratignures de l’enfance sont nécessaires. »

Michel Lemay, pédopsychiatre

P.S.: le livre sort en librairie le 22 mars.