Hubert Lenoir: au-delà de la provocation

Hubert Lenoir n’est pas si difficile à décoder, il suffit de faire preuve de bonne volonté.

 

Photo: Instagram @lebaronbandit

L’automne dernier, je me suis fait avoir comme une débutante par le formidable groupe Zen Bamboo. J’assistais, extatique, à leur spectacle à la maison à la culture Maisonneuve, à Montréal, lorsque le chanteur – un jeune millénial, début vingtaine – a crânement lâché qu’il était très inspiré par le courant grunge, un «mouvement musical rock ayant vu le jour durant les années 1980 au Texas».

«Pardon?», me suis-je exclamée avec indignation. Puis j’ai grommelé dans mon verre de bière quelque chose comme «sacrés jeunes incultes, ils ne connaissent même pas leurs classiques et ne respectent rien».

Sauf que… Eh oui, c’était une blague pince-sans-rire, volontairement provocante. Le chanteur de Zen Bamboo est parfaitement au courant que le grunge est né à Seattle dans les années 1990… Bien fait pour les «vieilles» idiotes comme moi, qui ne captent pas (toujours) le second degré.

Pourquoi je vous raconte ça? Parce que plusieurs se sont indignés la semaine dernière d’une publication du jeune auteur-compositeur-interprète Hubert Lenoir sur les réseaux sociaux. Il semblait à première vue, banaliser l’incendie alors toujours en cours de Notre-Dame de Paris, tout en faisant son autopromotion. Too soon (comme disent les Chinois)? Probablement. Trop provoc? Visiblement. Indélicat et maladroit? On en convient.

Il a été vivement critiqué par les internautes et notamment par le comédien Raymond Cloutier, qui a qualifié le jeune musicien de compositeur «toxique depuis le début, réfugié dans les apparences, et qui […] n’est qu’une outre vide en mal de reconnaissance». Rien de moins!

Que voilà des mots durs de la part de celui qui fut l’un des fondateurs, dans les années 1970, d’un des projets théâtraux parmi les plus subversifs que le Québec a connu (Le Grand Cirque ordinaire). Ma foi, il semblerait que l’ouverture d’esprit se perd avec le temps chez certains….

«Ah les jeunes, de nos jours…»

«Les jeunes d’aujourd’hui aiment le luxe, méprisent l’autorité et bavardent au lieu de travailler […] ils ont de mauvaises manières, se moquent de l’autorité et n’ont aucun respect pour l’âge. À notre époque, les enfants sont des tyrans.»

Ça, c’est une citation attribuée à Socrate qui se retrouve dans l’essai «Miley Cyrus et les malheureux du siècle. Défense de notre époque et de sa jeunesse», publié chez l’an dernier chez Atelier 10.

Son auteur, Thomas O. St-Pierre, y pourfend «l’illusion de notre supériorité intellectuelle» et montre au grand jour notre peur collective du changement. Il en appelle à une «charité intergénérationnelle» et invite à côtoyer davantage les jeunes plutôt que de partir du principe qu’ils sont complètement idiots.

Il a bien raison.

Pour en revenir à Hubert Lenoir, au fond, n’est-il pas normal que jeunesse rime avec insouciance et provoc?  a fortiori pour un artiste rock iconoclaste…

La leçon à tirer de cette affaire, c’est que cette incompréhension entre les générations, doublée à cette présomption de médiocrité des anciens envers la fougueuse jeunesse, sont aussi banales qu’éternelles. Autrement dit, l’histoire ne fait que se répéter.

Pas de leçons à donner

Au lieu de se jeter en meute sur les réseaux sociaux chaque fois qu’une tête dépasse, pourquoi ne pas faire un peu plus confiance aux jeunes? Surtout, pourquoi ne pas faire preuve de bienveillance et pratiquer l’indulgence lorsqu’il y a maladresse?

De fait, admission, il y a eu. Hubert Lenoir a présenté ses excuses à ses fans via une story sur son compte Instagram. «Désolé, je n’ai jamais voulu blesser personne. J’ai beaucoup de peine pour de vrai, c’était vraiment mon bâtiment préféré à Paris, combien de fois j’ai fait des détours juste pour passer devant… J’ai le cœur brisé». Voilà un message convenant davantage à la situation, plus sincère que le précédent, dont le ton pseudo humoristique était un peu trop décalé. Tir rectifié, donc.

Il n’empêche, clash générationnel il y a. Difficulté à lire et à interpréter les codes d’une nouvelle génération, il y a. Et cette tendance à regarder les nouvelles générations de haut, à se dire que le monde est sans espoir, m’exaspère au plus haut point. Je préfère encore le spectacle de jeunes qui osent – et parfois trébuchent – à celui de la foule en colère armée de pics et de fourches.

Surtout que les réactions et commentaires sur les réseaux sociaux face à la maladresse d’Hubert Lenoir ont été grossiers, disgracieux et parfois même violents. Alors, pour ce qui est de donner des leçons de sagesse, on repassera…

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Marilyse Hamelin est journaliste indépendante, chroniqueuse et conférencière. Elle pilote les magazines culturels Nous sommes la ville ainsi que Festival Vue sur la relève, regard sur les artistes, à l’antenne de MAtv. Elle blogue également pour la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) et est l’auteure de l’essai Maternité, la face cachée du sexisme (Leméac éditeur), dont la version anglaise – MOTHERHOOD, The Mother of All Sexism (Baraka Books) – vient d’être publiée.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

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