Chroniques

La petite voix

Apprendre à écouter notre instinct... avant qu'il ne nous crie par la tête.

Photo par Marie-Reine Mattera

Photo par Marie-Reine Mattera

Disons que vous travaillez depuis quatre ans chez Torpinouche et Frères. Le boulot est correct, le salaire aussi et les chances d’avancement passablement intéressantes. Tout va bien. Puis vous arrive une offre d’emploi de Tabarouette International.

J’ignore comment vous réagissez en pareil cas, mais moi, je réfléchis, je suppute les conséquences, je fais des colonnes Plus et Moins. J’en parle à mon chéri, je bassine les copines. Mais, au cours de tout ce processus, des feelings montent d’on ne sait où. Du ventre, dirait-on. Certains l’appellent leur « petite voix ».

Non pas celle qui nous interdit d’accepter un deuxième verre de vin, ou qui décrète qu’il est trop tard pour regarder un autre épisode d’Unité 9. Celle-là, c’est la conscience judéo-chrétienne de la fille sage et bien élevée, qui empoisonne notre existence avec son délicat parfum de culpabilité. Ouache !

Non, je parle d’une petite voix qu’il est très facile de ne pas entendre parce qu’elle chuchote. On l’appelle l’instinct, l’intuition, le gut feeling.

Je n’y croyais pas du tout. Je fais partie du bataillon de femmes qui traînent un abyssal manque de confiance en elles. Qui, par exemple, dans une cabine d’essayage, sont incapables de déterminer si oui ou non cette jupe leur fait un gros derrière. Alors, évidemment, j’ai changé deux fois de programme universitaire et il m’a fallu des années avant de m’engager avec l’homme de ma vie. Ce n’est qu’à force de me casser la figure que je me suis mise à écouter un peu mon instinct. À la condition qu’il me crie par la tête.

Puis, l’été dernier, le travail m’a amenée à relire les témoignages de 45 Québécoises remarquables (publiés sous le titre Femmes de parole, qui sort en librairie ces jours-ci). À la question « Qu’avez-vous appris ? », plusieurs d’entre elles, des personnes brillantes, productives, raisonnables (Véronique Cloutier, Louise Roy, Marie Chouinard, Karine Vanasse, par exemple), mentionnent l’importance de l’instinct dans leurs prises de décision.

Ça m’a fait réfléchir. Qu’est-ce que l’intuition ? Une illusion ésotérique ou une réalité ? Demeurant rationnelle même quand il s’agit d’intuition, j’ai interrogé la science. Selon Daniel Kahneman, psychologue et économiste à l’Université de Princeton, l’espèce humaine fonde ses décisions sur des éléments qui lui viennent de deux sources, romantiquement baptisées « système 1 » et « système 2 ».

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Le système 2, c’est la raison, la logique, les colonnes Avantages et Inconvénients. Quant au système 1, c’est le million d’impressions, de sensations, d’émotions qui nous inondent – qu’on en soit consciente ou pas. Il juge en une fraction de seconde, grâce entre autres à nos expériences passées, si on peut faire confiance au drôle de type qui monte dans l’autobus ; il peut également repérer instantanément l’odeur suspecte qui émane du sous-sol. C’est l’un des instruments qui ont permis à l’espèce humaine de survivre.

Le système 2 est convaincu qu’il décide. À tort. La plupart du temps, le vrai boss, c’est le système 1, dit Daniel Kahneman, qui est une source crédible : ses travaux en économie comportementale (étude de ce qui motive nos choix, en matière d’investissement notamment) lui ont valu le prix Nobel d’économie en 2002.

La petite voix aurait donc toujours raison ? Non, quand même. L’esprit humain est parfaitement capable de se tricoter de faux souvenirs. Il évalue très mal les conséquences d’événements comme gagner le million à la loterie (moins l’fun qu’on pense, paraît-il) ou se faire planter là par son amoureux (on s’en remet !).

Alors ? Quand je dois prendre une décision, je continue à faire mes analyses et à achaler mon entourage. Mais j’apprends à me taire et à m’écouter. J’ai deux systèmes, autant en profiter.

Écrivez-moi: louise.gendron@chatelaine.rogers.com