Chroniques

Nature morte

En parcourant les allées chargées de la librairie, j'ai remarqué un livre que personne n'achètera pour Noël...

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Hier soir, dans la librairie, les allées croulaient sous le poids de l’abondance. Un kit de cuisine moléculaire, un autre pour faire des raviolis, des babioles pour le bas de Noël.

Des parents désemparés parcouraient les allées en disant tout haut: « Je pourrais peut-être lui acheter le dernier DVD de X ou de Y?« . J’ai remarqué un étalage de bas et de gants (avec crampons en caoutchouc) pour faire du yoga… J’ai pensé que ça se glissait bien dans un bas de Noël. Et que ça s’oubliait tout aussi bien dans le fond d’un tiroir.

J’ai réussi à trouver le seul livre que personne n’offrira en cadeau, que personne ne lira durant la période des Fêtes, même si l’auteur est très connu et que c’est une valeur sûre au rayon psycho. Le dernier Boris Cyrulnik n’est pas joyeux, n’a pas le coeur en liesse et nous tend un miroir que peu de gens veulent contempler: « Quand un enfant se donne « la mort« . Le bandeau est plus positif: « Pour que nos enfants aiment la vie ».

Rappelons que Cyrulnik a été mandaté par le président Sarkozy afin de piloter un rapport sur les raisons du suicide chez les pré-ados, les 5-14 ans. Le rapport est publié par les éditions Odile Jacob avec la volonté claire d’expliquer, de sensibiliser et de tuer le tabou.

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J’ouvre au hasard, page 17.

« Les suicides aboutis sont rares. En revanche, les enfants envisagent de plus en plus souvent de se tuer! Avant l’âge de 13 ans, 16% des enfants pensent que la mort pourrait être une solution à leurs problèmes de famille, d’école ou de relation amicales. Au Québec, pays riche et bien organisé, 40% des adolescents de 15 à 19 ans souffrent d’un niveau de détresse si important que l’idée de suicide leur vient à l’esprit.« 

Au hasard toujours, page 80:

« Notre culture éducative a certainement sous-estimé à quel point nos enfants ont besoin, pour s’identifier, d’événements au bord du traumatisme. C’est à la culture d’en proposer afin de les contrôler. »

« Il n’est pas question d’agresser les enfants pour les endurcir. Il s’agit au contraire de les entourer afin de leur apprendre à surmonter une épreuve sensée. Quand la culture ne prépare pas un enfant à affronter un danger, il va chercher un flirt avec la mort afin de se donner le plaisir de lui échapper. La mort et le plaisir peuvent ainsi s’accoupler pour créer l’immense émotion d’un événement secret, une initiation archaïque dans une vie routinière. »

En me couchant hier soir, j’ai lu le billet d’Anne-Marie Lecompte, dans l’édition de janvier 2012 de Châtelaine. L’anniversaire de la mort de son fils, un an plus tard, la vie qui continue. Et cette plaie qui ne se referme jamais, la certitude de ne plus être la même, de ne plus savoir qui l’on est, trouver de nouveaux appuis (sa rencontre avec le juge est touchante), reprendre pied, garder confiance. Brave, voilà le mot.

Je me suis couchée en me disant que le job de parent était un puits sans fond d’émotions tourmentées, d’inquiétudes qu’il faut couver et taire et que tout le monde n’est pas fait pour ce métier; le plus difficile au monde et celui qui nous varlope l’ego et les certitudes de long en large jusqu’au travers de la moëlle.

Tous les parents ont déjà été un enfant mais aucun enfant ne sait ce qu’il fait vivre à ses parents. Et le saurait-il, qu’il ne ferait pas autrement.

Ajout: la chronique d’Yves Boisvert du jour pour les chiffres rassurants…