Chroniques

Noël en dehors de la boîte

La romancière Geneviève Lefebvre a réinventé Noël et s'est tout à coup sentie bien libre!

Photo: iStock.com/Filadendron

Cette année encore, je serai seule à Noël.

Ce n’est pas une chanson triste. C’est une solitude chérie, entretenue avec les soins délicats que l’on accorde aux orchidées et aux nouveau-nés, une soie fine à manier avec douceur et bienveillance. La chienne ronflera dans son fauteuil, le chat se nichera contre mon cou, j’aurai mes livres… Je serai bien.

Cette solitude n’a pas toujours été choisie. Elle m’a d’abord été imposée par une rupture brutale. Sous l’arbre, cette année-là, il y a eu autant de trahisons que de cadeaux dans un film de Disney. Depuis, je me méfie des boîtes – les beaux emballages cachent parfois de vilaines surprises.

Le deuil qui accompagne la fin d’une longue relation demande qu’on obéisse au cliché de la femme qui pleure, qui « bitche » contre « les maudits gars » et qui mange de la crème glacée devant la filmographie complète de Jennifer Aniston. En plus d’avoir le cœur brisé, il aurait donc fallu que je m’enferme dans un cercueil de mon vivant?

Je me suis rebellée.

Et je me suis retrouvée en wetsuit, les pieds gelés, sur la ligne de départ d’un triathlon, trop heureuse de nager plus vite que les idées noires, de pédaler plus fort que la déprime et, surtout, de courir assez rapidement pour semer les conventions.

J’étais libre.

En quittant les normes de la « bonne » façon de faire son deuil, j’ai pris la pleine mesure de l’espace qu’occupent ces boîtes qui constellent notre existence: bien carrées, bien étiquetées, bien étriquées, fabriquées à la pulpe des idées reçues et des conventions sociales.

Tous ces efforts que j’avais faits pour entrer dans la boîte, sans égard à mes propres désirs, m’explosaient au visage. C’est moi que j’avais mise en boîte, sans papier, sans ruban et vide de réels cadeaux à offrir. Il était plus que temps de rallumer la fée des étoiles et d’explorer cette zone d’euphorie et d’inconfort qu’on appelle liberté.

Pour les besoins de cette chronique festive – je vous assure que ça finit bien –, j’ai demandé à mon père et à mon fils de me raconter leur plus beau souvenir de Noël.

Mon père m’a répondu que c’était ce réveillon où il était arrivé dans un état d’ébriété si désagréablement avancé que moi, sa petite fille si douce, j’avais pété les plombs devant toute la famille ébahie en lui criant qu’il me faisait honte et que je ne voulais plus jamais le revoir. Il a cessé de boire en janvier de cette année-là, il y a bientôt 40 ans.

Quant à mon fils, son plus beau souvenir de « Noël », c’est quand je l’ai sorti de l’école un jour mouillé de mars (!), pour l’emmener voir quatre films « même pas pour enfant » dans un cinéma du centre-ville « avec un popcorn géant ».

Cette année, je serai seule le soir de Noël, mais le lendemain, j’inviterai mon père chez Saint-Hubert, son restaurant préféré, et le jour d’après, j’irai au cinéma avec mon fils.

Ce sera un Noël plein de cadeaux.

Sans les boîtes. 

Photo: Julien Faugère

Geneviève Lefebvre est romancière et scénariste pour le grand et le petit écran. Elle scénarise actuellement l’adaptation pour la télévision de son roman Je compte les morts.

À lire aussi: La force du citronnier

DÉPOSÉ SOUS: