Noël est une résistance

Noël est arrivé chez nous! Chez vous, y est-il aussi?

 

joseeboileaunoel

Noël, ça démarre début décembre, avec ma partie à moi: timbres de Noël achetés, je m’installe avec mes boîtes de cartes et la liste des adresses où en envoyer.

Mais je ne suis jamais la première à me lancer: chaque année, c’est une carte venue de l’autre côté de l’Atlantique qui me rappelle que le temps des fêtes approche. Elle est simplement signée Vera, prénom de notre voisine quand – il y a 25 ans! – nous avions fait un séjour de quelques mois à Londres pour les études de mon conjoint, avec deux jeunes enfants dans les bagages.

Depuis, sans coup férir, Vera envoie sa carte dès la mi-novembre, parfois accompagnée de quelques mots, le plus souvent juste signée de son prénom. Pas besoin de tant d’effusions pour garder le lien des souvenirs. Et c’est pour moi le signal que je dois m’y mettre à mon tour.

J’aime cette coutume, même si je suis bien consciente qu’elle s’éteindra après moi. Les jeunes générations prennent-elles même la peine de s’envoyer des cartes virtuelles?

Ces dites cartes me font de toute manière lever les yeux au ciel. Les envois massifs, expédiés en un clic, non merci. Ce que j’attends de Noël, c’est un rituel qui brise la routine et qui demande du temps, ne serait-ce que celui de signer une carte de sa main, de la glisser dans une enveloppe et de la poster. Amis, parenté, connaissances proches ou lointaines, j’ai dégagé quelques moments pour penser à vous.

Enfin, ainsi va mon raisonnement, même si je vois bien d’année en année que ma récolte de cartes diminue. Pas grave, parce que, moi, je trouve toujours autant de plaisir à choisir une carte appropriée pour chacun – et comme je viens d’une famille où cette tradition a été abondamment nourrie, j’ai encore bien des cousines avec qui échanger des vœux! Sans oublier un petit lot de copains et copines qui y tiennent aussi.

Ma tendre moitié a également son bout de Noël à lui tout seul: il est l’homme des tourtières! Il pige dans La cuisine raisonnée et dans ses souvenirs familiaux pour en confectionner une dizaine, histoire qu’on en ait en réserve jusqu’à la fin de l’hiver. Cette tradition-là suscite la gourmandise dans la famille: c’est sûr, il y aura de la relève!

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D’ici là, la partie familiale de Noël est d’une autre tenue. Ce dont on se charge en gang, c’est de décorer la maisonnée. Pour que le sapin naturel tienne le coup jusqu’aux Rois (notre dernier grand repas des fêtes), on se le procure deux semaines avant Noël. Le «on» ici est un pronom qui varie. Nos enfants sont devenus des jeunes gens bien occupés: les réunir pour un après-midi est un pari, qui ne marche pas toujours! Pourtant, ils y tiennent, concentrant même leurs efforts de décoration chez nous, Noël ne s’affichant guère dans leurs appartements respectifs.

Alors, chaque année on reprend les mêmes gestes qu’un jour, j’espère, ils perpétueront pour leur compte. D’abord, sortir du fond d’un placard les nombreuses boîtes qui contiennent des décorations qui ont déjà bien vécu. Je me dirai à nouveau in petto qu’on serait dus pour renouveler le stock (nouveauté cette année: c’est l’aînée qui a passé le commentaire à voix haute!); les enfants demanderont encore si c’est vraiment nécessaire d’afficher leurs créations de maternelle alors qu’ils ont 20 ans passés (la réponse est «oui»!).

Le matériel étalé, on va procéder – quitte à s’obstiner sur la musique de Noël à écouter pendant l’opération; puis sur le nombre de boules, guirlandes, glaçons à accrocher pour que le sapin ait l’air décoré au goût de chacun (et chacun n’a pas les mêmes goûts!); et encore sur la disposition des lumières extérieures, ou des banderoles, des couronnes, des babioles qui doivent ajouter à l’ambiance.

Et comme chaque année – ce fut le cas à nouveau ce dimanche –, «on» sera au final très contents du résultat. Fêtons autour d’une bonne fondue: tchin à Noël, tchin au beau sapin illuminé!

Mais il y a une deuxième partie à toute cette participation familiale: la confection de beignes! Et cette tradition-là est si forte que jamais encore quelqu’un n’a manqué à l’appel. Cette année, nous avons cru devoir en sacrifier une. Mais en bousculant les horaires, en comprimant l’agenda, tous et toutes sont arrivés à bloquer les quelques heures nécessaires pour sortir des centaines de beignes – qui seront dûment distribués dans notre entourage.

C’est un travail à la chaîne dont nous maîtrisons parfaitement les rouages. Papa fait la pâte, fiston cadet roule et découpe, maman et grand fiston sont à la friture, les deux filles sucrent et emballent. C’est la base – qui s’ajuste selon les amoureux, les amoureuses ou les amis qui s’ajoutent. On a déjà été 10 à la production!

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Une fois partis, ça n’arrête plus, tant et si bien qu’on finit toujours en râlant, en se disant que vraiment, l’an prochain… Mais l’année d’après, pas si tard dans l’automne, quelqu’un posera la question: «Quand est-ce qu’on fait les beignes?».

Et c’est ainsi que Noël arrive chez nous, avant même le 25 décembre.

Quelqu’un d’extrêmement sympathique, à qui j’offrais il y a peu mes vœux de joyeuses fêtes, m’a répondu sans enthousiasme: Noël, non, ce n’était pas son truc. Oups, avais-je gaffé, ignorante d’une solitude de fait terrible en cette saison? Le gentil garçon continuait toutefois sur sa lancée, précisant qu’il aimait les lumières, les décorations, les soupers, «mais l’aspect commercial, pas capable!».

Mais pourquoi Noël ne serait-il pas d’abord la lumière, les décorations éphémères, la bouffe d’exception? Tout ce qui mène à ce temps d’arrêt du 25 décembre – en se réjouissant justement qu’il y ait encore ce moment de sauvé dans une société qui ne se donne plus de répit? Les cadeaux, c’est juste un agréable plus, et on peut fermer l’oreille au bombardement publicitaire des fêtes.

On peut en fait transformer Noël en temps de résistance, non en l’ignorant, mais en misant sur des traditions qu’on poursuit ou des rituels qu’on s’invente – avec les autres ou simplement pour soi – pour contrer la mécanique des jours qui nous broie. Se mettre hors du temps imposé, et ainsi faire que Noël dure un mois.


À bien y penser - copie

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Journaliste depuis plus de 30 ans, Josée Boileau a travaillé dans les plus importants médias du Québec, dont au quotidien Le Devoir, où elle a été éditorialiste et rédactrice en chef. Aujourd’hui, elle chronique, commente, anime et signe des livres.

Les opinions émises dans cet article n’engagent que l’auteure et ne reflètent pas nécessairement celles de Châtelaine.

 

 

 

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