Chroniques

Tant qu’il y a de l’ouvrage...

Survivre au congédiement.

Photo: Josef Lindau/Corbis

Photo: Josef Lindau/Corbis

Le 25 mars 2009, mon patron m’a donné la petite tape fatidique sur l’épaule. Après 14 ans comme journaliste à Radio Canada International (RCI), j’ai perdu mon travail.

Durant mes trois dernières années à RCI, j’effectuais des reportages radio et je compilais ceux de mes collègues pour les expédier ensuite à d’autres radios, la plupart en Afrique subsaharienne. Mes collègues africains intégraient ce « Canada à la carte » à la programmation de leurs émissions. C’était, pour eux, une richesse. Pas qu’il n’y eût rien à dire ou à faire en Afrique, mais ces nouvelles soufflaient, tel un vent frais, une brise nord-américaine sur le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire ou le Sénégal.

Je me souviens que, juste avant la tape fatidique, j’étais en plein montage audio, absorbée, oublieuse de tout, dans ma bulle. Dans mon métier, j’ai appris à m’automotiver. Au jour le jour, je n’attends pas quelque défi extraordinaire pour me botter le derrière… Je prends plaisir à ce que je fais, peu importe ce que je fais. J’ai souvent dit à mes enfants que, si la motivation était vendue à la pharmacie, les gens s’en procureraient à pleines caisses. Mais, à défaut de pouvoir l’acheter, il faut soi-même la cultiver.

Bref, en cette journée de printemps, j’étais si concentrée que je n’ai pas entendu venir mon patron. J’aurais dû, par contre. Toute ma vie professionnelle a été marquée par des compressions budgétaires, des coupes de postes et des réductions de services… Quand ce n’était pas carrément mon service entier, RCI, dont on annonçait la fermeture pour le réanimer ensuite, après des mois d’agonie. La menace de perdre mon job a toujours plané au-dessus de ma tête, comme l’épée de Damoclès.

Pourtant, quand mon patron a surgi, je n’appréhendais rien. J’ai même failli lui demander de retarder notre rencontre de quelques minutes, le temps de finir mon montage ! Aussi, lorsque ce monsieur cravaté m’a déclaré que mon poste était supprimé, je n’y ai pas cru. De stupeur, j’ai ouvert les yeux et la bouche. Voyons donc ! Pourquoi moi ? Je me savais douée et utile.

L’épée de Damoclès a tranché mon gagne-pain en me laissant le quignon : mon fonds de retraite (du moins le peu que j’avais eu le temps d’accumuler), quelques mois de salaire et la promesse de prestations d’assurance emploi. Le patron m’a montré la porte… de son bureau. Je suis revenue m’asseoir au mien dans un état frôlant le coma. Deux de mes collègues ont fondu sur moi : « Ça va ? » L’une de ces personnes était la contrôleuse de gestion de mon service. En réalité, cette dame avait su bien avant moi ce qu’on me préparait… Tous mes supérieurs le savaient. Mais, pendant des mois, on m’a assuré que je serais épargnée par les compressions. De doux mensonges, d’habiles trahisons. Ainsi va la vie en entreprise.

Je vais vous dire une affaire : ce n’est pas la fin du monde de perdre son boulot. C’est la fin d’un monde, mais pas la fin de tout. C’est juste un job. Ce n’est pas la mort de quelqu’un – cataclysme irrévocable. Ce n’est pas une maladie grave qui renverse l’ordre des choses – autre cataclysme. Être dépossédée de son travail est un drame, une injustice (la plupart du temps), un désaveu, une déchirure, un deuil. Mais quand il nous reste la santé et l’amour de nos proches, c’est une tempête dont on peut émerger.

L’insécurité financière qui s’ensuit est terrible. Surtout que moi, il m’en faut peu pour que l’inquié­tude m’assaille. Et si je ne parvenais plus à payer ni le loyer ni l’épicerie ? Et si je me voyais obligée d’interrompre l’entraînement sportif de ma fille ? Sans oublier les vacances ! « No money, no candy », disait sobrement ma mère. Quand les vacances – et tous ces luxes essentiels qui donnent à l’existence son relief – passent par-dessus bord, la vie de famille prend des allures de naufrage. J’ai eu peur de me noyer.

Il y a pire que l’insécurité : le sentiment de n’être « plus rien » ressenti après le grand coup d’épée. Cet effondrement (provisoire) de mon identité m’a effrayée. N’y avait-il donc rien de plus solide, au-dedans de moi, qui me fasse survivre à la perte d’un foutu titre ? Être journaliste, comptable, ingénieure, enseignante confère un statut. De surcroît, l’être dans une entreprise nous coiffe d’une auréole. Si Radio-Canada m’a embauchée, c’est que je suis quelqu’un ! Le jour où Radio-Canada ne veut plus de moi, je ne suis plus personne… Telle est l’équation qui a prévalu dans ma tête pour un temps.

Et puis, il y a l’âge. J’avais 44 ans. « T’es encore jeune », affirmait-on. Sous-entendu, au-delà de 50 ans, point de salut. Ne s’ouvrent à soi que la voie de garage, la déroute à perpète, la dèche, l’impasse avec, en prime, la rage au cœur !

Je vais vous dire une autre affaire : je fais désormais la sourde oreille à ces scénarios catastrophe. Le boulot, c’est comme le reste, il y a autant d’histoires qu’il y a de gens. Il n’y a pas de règles immuables. Je connais un linguiste devenu cultivateur, un patron d’usine qui se relève d’une faillite, une docteure en informatique établie à Ottawa mais forcée de travailler à Montréal, une architecte libanaise métamorphosée en réviseure- traductrice après avoir émigré au Canada, un jour­naliste muté en bibliothécaire, une éducatrice spécia­lisée qui migre vers la massothérapie… Tout est difficile. Mais tout est possible.

Pour ma part, j’ai retrouvé un poste à Radio-Canada. Pour ce faire, je me suis contorsionnée dans les rouages de la machine, tel Chaplin dans Les temps modernes. J’ai repassé des examens de connaissances et de rédaction, comme si j’avais été une recrue ! Je me suis pré­sentée dans mon plus beau tailleur devant un comité de sélection. J’ai appris les subtilités de moult outils informatiques. Finalement, j’ai abouti, pour mon plus grand bonheur, dans la salle de rédaction Web. Ouf !

J’ai compris une chose : on ne doit pas perdre la foi en soi-même. Car, outre le talent, j’ai du cœur au ventre. Et bienheureux sont les employeurs qui le font battre.

Anne Marie Lecomte est journaliste à Radio-Canada.ca.

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